L'invasion française.
A Gaspard Doutreloux succéda Luc Grandjean.
Grandjean naît à Luxembourg en 1753, étudie au collège des jésuites et entre dans leur
Compagnie. Il était à Tournai, lors de la dissolution de celle-ci en 1773. Il revient suivre
le cours de théologie dans sa ville natale et est ordonné en septembre 1776 à Trèves. Quelque
temps auparavant, l'abbé de Saint-Hubert l'a nommé professeur de rhétorique dans son collège.
Il le reste pendant huit ans. Labbe le place ensuite à la cure Saint-Gilles, puis à Nives
en 1787.
A peine arrive-t-il chez nous qu'il doit affronter les chicanes inévitables du seigneur
Dufaz à propos des dîmes novales et pour un pré à la Bagistrée. Ce dernier procès fut
hâtivement interrompu en raison de l'imminence de l'invasion : «On s'accommoda après avoir
de part et d'autre plus dépensé en frais que la prairie ne valait. Le curé renonça au pré
que le seigneur convoitait et celui-là céda à l'autre une pièce qui était à sa bienséance.
Du reste, chacun lécha ses plaies. L'accommodement était fait, mais les esprits n'étaient
pas rapprochés et le curé eut dans la suite plus d'une fois l'occasion de s'en ressentir »
Grandjean avait entrepris plus d'une chose à ses frais : achat d'ornements, réparation de la
toiture de la cure, couverture en paille des granges et écuries, relèvement du mur sec de
l'enclos, maçonnage de l'étang du douaire. Il se promettait d'en faire d'autres, mais...
Dans la dernière décennie du XVIIIe siècle, les événements vont se précipiter et renverser
l'ancien ordre social. Tout est parti de la Révolution française de 1789 qui a substitué la
république à la monarchie et est venu s'installer chez nous. L'abbé Boreux, curé d'Amberloup,
note :« Le 25 mai 1794, qui était un dimanche, l'armée française passa par Saint-Hubert pour se
rendre dans la Belgique. On peut dater de cette époque leur séjour dans toute la Belgique, qui a
été de vingt ans et sept mois »
L'emblème de la Liberté, de l'Egalité et de la Fraternité claquait au vent mais il était
éclaboussé du sang encore frais des rois, des nobles et des prêtres. La persécution
religieuse s'atténua pourtant en novembre 1794. Ainsi fut épargné au Luxembourg à peine
conquis le régime de la Terreur.
Grandjean raconte : « Nous tombâmes au pouvoir des Français. Comme ils n'avaient pas de
magasins formés pour la subsistance des troupes, ils arrêtèrent les dîmes des ecclésiastiques
par un prétendu droit de préemption en leur promettant une indemnité qu'ils ne payèrent
jamais. Celle du curé de Nives fut donc vendue au profit de la République, comme celle de
tous ses confrères, mais il n'eut pas l'avantage de la racheter comme la plupart d'entre eux.
Ce fut Machuray qui en fut l'obtenteur : il voulait par là se venger du procès de la Bagistrée.
Le bonhomme ne voyait pas ce qui lui pendait au nez, que, sous peu, il allait à son tour être
dépouillé non seulement de la part qu'il avait dans les dîmes mais aussi de tous ses droits et
émoluments seigneuriaux. Nous fûmes ensuite écrasés per des charriages, des réquisitions de toute
espèce, des emprunts forcés . En tout cela, le curé, par la plus criante injustice, fut toujours
imposé comme s'il avait joui de la totalité de ses revenus. » La loi lui permettait en effet
d'être dégrevé de la moitié des 55 florins auxquels il avait été cotisé. Il réclamera en vain.
Le 22 août 1795, la République se donna une nouvelle constitution, dite de l'An III. Elle
rétablissait la liberté du culte, mais consommait la séparation de l'Eglise et de l'Etat : le
gouvernement ne subsidiait aucune religion et nul ne pouvait être obligé de contribuer aux dépenses
du culte. Le système de la dîme instauré par Charlemagne avait vécu.
Grandjean rapporte : « Après la prise de Luxembourg (7 juin 1795), ce fut encore pire. On
supprima toute espèce de dîmes sans assigner aux curés des pensions viagères comme on avait fait
à l'égard des religieux, et, en France, à l'égard des curés et cela sous prétexte que la
République, souffrant tous les cultes, ne salariait les ministres d'aucun. »
Malgré tout, les paroissiens de Nives livrèrent la dîme de laine à leur curé. Un dimanche
d'août 1696, Grandjean les informe d'un arrêté qui l'oblige à la leur restituer immédiatement.
Les centeniers répondent fièrement au commissaire national à Fauvillers : « Les Izabitans librement
et d'un consentement unanime ont refusé de recevoir les offres du curé parce que tout ouvrier
mérite salaire »
La dîme supprimée, il restait encore aux curés la culture de leur douaire. Plus pour
longtemps toutefois.
Pendant ce temps, le peuple, lui aussi, doit souffrir la contribution et l'abolition de ses
droits d'usage. Il rechigne devant l'occupant et la plupart des hommes désignés aux fonctions d'agents et adjoints locaux démissionnent ou font de l'obstruction administrative . Légier, le commissaire national à Luxembourg, peut écrire, en octobre 1796, à ses supérieurs de Paris
« C'est une vérité qu'il ne faut pas se dissimuler, la République n'est pas aimée dans ces
contrées. »
L'Eglise descend dans les catacombes.
Le 4 septembre 1797, un nouveau gouvernement connu sous le nom de Second Directoire accédait
au pouvoir, il ranima la flamme de la persécution en imposant le culte décadaire et, aux
prêtres et aux fonctionnaires, le serment de haine à la royauté et de fidélité à la
République. Les récalcitrants étaient passibles de la déportation en Guyane.
La question du serment déclenche aussitôt une crise de conscience Pouvait-on prendre Dieu à
témoin pour s'engager à la haine ?
La religion le défendait. Mais, par ailleurs, quel était l'objet de cette haine ? Ni des
personnes ni non plus des intérêts directement religieux. Pouvait-on jurer fidélité à la
République et à sa constitution de l'An III ? La politique persécutrice de la France
n'autorisait aucune confiance.
La loi est publiée à Bastogne le 17 septembre ; les prêtres ont dix jours pour se décider ;
ce délai expiré, les réfractaires doivent cesser toute fonction et enlever l'habit ecclésiastique.
L'archevêque de Malines, seul des évêques à être resté sur place, et l'université de Louvain
déclarent qu'il n'est pas permis de prêter le serment. Les prêtres se rangent à leur avis.
Curés et paroissiens se préparent à entrer dans les catacombes et ce qui s'est passé à
Amberloup s'est répété dans toutes les paroisses.
L'abbé Boreux raconte les derniers jours de liberté. « Le 24 septembre, qui était un
dimanche, je fus dire la messe à la chapelle de Lavacherie et et j'y consommai les saintes
espèces... Le 25, nous chantâmes une messe spéciale pour détourner tous les malheurs qui
nous menaçaient et pour la conservation de la religion et de la foi. Le 26, nous chantâmes
une messe pour les fidèles trépassés. Auxquelles messes toute la paroisse assista en fondant
en larmes, après s'être presque tous approché des sacrements durant la dernière semaine et
ces deux derniers jours. Alors a commencé la cessation de tous les offices, du son des
cloches, de l'administration publique des sacrements, des enterrements solennels, etc.
Le peuple a toujours eu soin de se rendre assidument à l'église aux heures ci-devant
fixées pour les messes et offices pour y prier tous en commun et en silence »
Les paroisses couchent dans le froid linceul du silence mais leur coeur bat, brûlant.
Les curés sont de nouveau convoqués à Bastogne pour le 10 octobre. Aucun ne s'y présente !
Des commissaires sont ensuite envoyés auprès de chacun pour recueillir son serment. Ils
essuyent refus sur refus. Jean-Hubert Lecomte, n'ayant pas eu de réponse positive de son curé
Grandjean, lorsqu'il s'est présenté pour la seconde fois le 5 décembre, décrète le séquestre
sur l'église, la cure et les papiers de fabrique dont il dresse l'inventaire ; il ferme
officiellement l'église et en remet la clef à l'agent Pierre Nicolas.
Coup de théâtre, le 14 décembre, quand « le grand vicaire porta un mandement par lequel il
obligeait tous les ecclésiastiques et notamment les curés, de prêter le serment de haine sous
peine d'être remplacés dans leur cure par d'autres. Il révoqua tous les pouvoirs accordés par
son altesse électorale le prince-évêque de Liège, voulu obliger tout le monde à recourir à lui
pour tout et n'accordait les pouvoirs qu'a ceux qui avaient fait le serment », dit Boreux.
En l'absence de l'évêque émigré à Munster en Westphalie, le vicaire général administrait le
diocèse et, fort de sa juridiction, dicte aux prêtres de se rendre au serment. La même chose
se passe dans le diocèse de Trèves.
Ahuris par ce renversement de directive qu'on soupçonne être le fruit d'une fourberie de
l'occupant, les prêtres décident de n'écouter que leur seule conscience. Quelques-uns
cependant jurent haine : Lambot, curé de Noville, Dupuis, curé de Villers, Urbain, prêtre de
Marvie, Jean-Pierre Jadin, prêtre de Bastogne. Grandjean, de Nives a juré en janvier, de
même que son vicaire Jean-François DewaIt.
Les jureurs maudits.
Les jureurs bénéficieront des faveurs de l'administration républicaine et du grand vicaire
Rougraef. Jean-François Urbain, par exemple, obtient la cure de Bastogne, abandonnée par la
fuite de l'abbé Olivier Nadin au-delà du Rhin. Mais, quand il célèbre la messe, des pierres
fusent dans l'édifice à travers les vitraux. L'opinion publique voue les jureurs aux gémonies :
ils ont trahi leur Eglise et leur sacerdoce et leur pays. « Nous nous sommes chargés de la haine
et de la malédiction d'un peuple fanatique, dirigé par les prêtres réfractaires », confient-ils
à Rourgraef. On les traite d'hérétiques, de schismatiques, d'excommuniés ; on les envoie au
diable et à l'enfer.
Les châtelains de Cobreville prennent la tête de la réaction d'hostilité à Luc Grandjean et
l'isolent. « Cette démarche du curé eut le malheur de déplaire souverainement au ci-devant
seigneur et à sa famille. Ils se séparèrent dès ce moment de sa communion et leur exemple
fut suivi par quelques autres dont la subsistance dépendait en partie du château. Le gendre
du seigneur saisit avidement ce prétexte pour donner une apparence de zèle à l'aversion
qu'il nourrissait depuis longtemps contre son pasteur et dont il avait déjà donné tant
de preuves ; et depuis, il ne négligea aucune occasion de lui faire de la peine. » Grandjean
menait une vie retirée par tempérament ; maintenant qu'il est désavoué, il s'enferme dans
une studieuse solitude où il compose sa notice des curés de Nives et retranscrit les
archives locales pour les sauver.
La détermination des prêtres jureurs est d'autant plus abominable aux yeux du peuple que
les laïcs préposés à des fonctions d'agents ou d'adjoints suivent l'exemple des réfractaires.
La fête commémorant « l'anniversaire de la juste punition du dernier roi des Français »
devait être célébrée au siège municipal de Fauvillers le 23 janver 1798. Il était prévu au
programme la prestation du serment de haine par les 32 agents et adjoints. Seulement cinq
s'y soumirent ! Aussi l'administration de Luxembourg prononça-t-elle, le 26 février suivant,
la destitution des autres.
Il est clair que la résistance du clergé a entraîné celle des laïcs.
Le pouls des Ardennais battait au même rythme et leur cause religieuse rencontrait leur
idéal civique.
La situation des jureurs deviendra inconfortable, presque insupportable lorsque l'évêque de
Liège, en février 1798, casse toutes les dispositions de son vicaire-général en faveur du
serment et des jureurs, lorsqu'il renouvelle pour les non-jureurs les libertés de juridiction
afin de faciliter l'exercice clandestin de leur ministère, lorsqu'il engage ses diocésains à
ne s'adresser qu'aux non-jureurs.
Grandjean a souffert cet ostracisme : « Pendant le triste schisme qui, à l'occasion du
serment de fidélité exigé des prêtres, a désolé cette paroisse, nombre de paroissiens ont eu
recours à des prêtres étrangers pour se marier et faire baptiser leurs enfants. »
Le curé jureur de Nives se justifie.
Grandjean justifiera sa conduite de jureur. « En ce temps, on ne voulait pas croire que
l'empereur nous avait, par le traité de Campofornio,
abandonnés à la France, on craignait de devenir infidèle à l'empereur en promettant
soumission à une domination qu'on regardait comme étrangère. Beaucoup aussi prétendaient
qu'en jurant soumission à la constitution, on donnait son approbation à toutes les lois
injustes de la République. Quelques-uns étaient assez simples pour s'imaginer que jurer
haine à la monarchie, c'était abjurer la hiérarchie de l'Eglise. Dans cette disposition
des esprits, il n'est pas étonnant que le serment ait trouvé si peu de partisans, surtout
dans le plat-pays où les lumières nécessaires arrivaient plus tard. Mais lorsqu'on sut que,
dans le corps législatif même, le serment était expliqué de manière à ne présenter qu'un
serment ordinaire de fidélité, que l'administration départementale de Luxembourg eût
déclaré postivement, dans un placart envoyé à tous les cantons que, par cette haine à la
royauté, on s'obligeait seulement à ne pas concourir au rétablissement de la royauté en
France et enfin que les vicaires généraux de Liège et de Trèves eurent proclamé dans des
mandements publics et envoyés à tous les curés, la licéité de ce serment et conjuré les curés
de le faire afin de conserver avec leur douaire la liberté d'exercer publiquement leur culte,
alors quantité de prêtres et, parmi eux, beaucoup d'hommes distingués par leur mérite personnel,
se crurent obligés de le faire. De ce nombre furent le curé de Nives et son vicaire. »
L'opinion, sur l'heure, jugea sévèrement les jureurs. Les accuser d'apostasie ou de lâcheté
est pourtant trop simpliste. Les historiens d'aujourd'hui, avec le recul du temps, les
trouvent plutôt excusables.
Grandjean peut invoquer à bon droit l'argument d'autorité : il a obéi à son vicaire général.
Il ne s'est pas rétracté quand son évêque eut parlé, parce que les décrets d'un évêque émigré
dans l'empire ne pouvaient plus être publiés dans ce pays. Le principe de l'obéissance a
peut-être pu jouer chez cet homme, pétri de la formation jésuite?
Il n'empêche que Grandjean fait figure d'un opportuniste rallié à la France . Par contre,
ses confrères, qui ont choisi la clandestinité et ses durs sacrifices sont auréolés de la
gloire du martyre ; on leur voue une admiration sans borne et les paroissiens, fussent-ils
des officiers municipaux, couvriront toujours leur retraite de leur complicité.
La République s'empare des propriétés des paroisses.
La République était au bord de la banqueroute. Elle profita de l'insoumission des prêtres
pour confisquer et vendre les propriété; des paroisses qui n'étaient plus desservies, les
curés ayant cessé le ministère public.
Le 11 février 1798, l'administration municipale de Fauvillers procède à la location des
cures, séquestrées l'automne précédent. Lorsqu'il est question de la cure de Nives, le
président se lève et prend la parole : puisque le curé a juré, il s'impose de surseoir à
cette location. Un arrêté est pris en ce sens.
Machuray qui se portait pour adjudicataire rentre bredouille. Deux jours après, il introduit
une réclamation. Fauvillers opine qu'il y a lieu de remettre la cure et l'église au curé,
mais Luxembourg refuse : « Le curé de Nives n'a pas prêté le serment à l'époque où il était
obligatoire, sa cure n'était donc plus desservie. » Machuray la loua le 14 mars :
« Pendant quatre ans que dura son bail, il eut le plaisir de voir le curé habiter une pauvre
chaumière du village. Il eût même fait vendre la maison de cure si le curé n'eût pas trouvé le
moyen de la faire désigner comme maison d'école. »
Un arrêté gouvernemental avait effectivement suspendu la vente des cures pour la raison
qu'elles pourraient servir à quelque utilité publique. La municipalité de Fauvillers émet,
le 26 avril, l'avis suivant : « La commune de Nives se trouve avantageusement placée pour y
établir une école primaire ; il conviendrait de destiner la maison de cure de Nives pour cet
établissement public ; cette école pourra servir non seulement à l'agence de Nives, mais
aussi, aux agences voisines de Rosières et de Remoiville ».
Luc Grandjean a mutiplié les démarches auprès de la municipalité où il compte sur des amis
qui prennent prétexte de son serment pour affirmer devant leurs supérieurs un républicanisme
de façade.
S'il a soustrait la cure à la vente, il n'en peut faire autant pour les terres de cure et
de fabrique, qui comprennent 9 hectares de prairie, 6 hectares de labour et autant de sart.
Machuray les achète pour 150.000 francs à Luxembourg le 25 mai à 6 heures du soir. Il
s'était associé Jean-Hubert Lecomte, Jean-Henri Lambin et jean Laurent qui s'associèrent à
leur tour neuf autres particuliers. Trois semaines plus tard, par-devant le notaire Collard
de Chaumont, les acquéreurs se partagent les « biens noirs »
« Pour le coup, Machuray n'eut pas le plaisir de dévorer seul sa proie,
il fallut en laisser quelques lambeaux à des particuliers bien déterminés à lui faire payer
bien cher son acquisition. Il fallut donc en faire le partage, chacun prit ce qui était le
plus à sa convenance. Quant à lui, il eut en partage les belles prairies du Brui. »
Le brigandage n'était pas fini. Machuray écrit ces lignes au vicaire Jean-François Dewalt
« Notre conduite doit vous avoir démontré que nous irnprouvions les services que vous rendez
depuis quelque temps à l'église de Nives. je m'étais plu à croire que vous vous en seriez
aperçu et, dans ce cas, que vous auriez pris des dispositions pour évacuer notre maison et
jardin de Nives. La culture que vous avez donnée à ce dernier nous
fait croire le contraire. Ces lignes sont pour vous prévenir que si vous n'avez pas désisté
de jouir des susdits objets le 24 juin prochain, je me verrai forcé de provoquer contre vous
les moyens que les lois nous donnent. Otez-nous ce désagrément ! » Comment Machuray pouvait-il
déjà se dire propriétaire de l'école ? Le vicaire s'en enquiert auprès de la municipalité :
« Je prends la liberté d'écrire,
savoir si je dois sortir de l'école de Nives que j'occupe en qualité de vicaire. Machuray
m'a ordonné d'en sortir, alléguant pour raison qu'il improuve les services que je rends
depuis peu dans l'église de Nives. Je ne vois pas pourquoi il improuve mes services.
A moins que ce ne soit à cause du serment que j'ai prêté à la République, parce que,
depuis lors, sa maison et certain nombre d'autres, au lieu de fréquenter notre église,
vont faire leur culte dans d'autres paroisses où les ministres n'ont point fait soumission,
exigée de la République. »
Cette manceuvre de Machuray répondait à l'astuce par laquelle Grand- jean avait soustrait
la cure à la vente : puisque la cure devait servir d'école, l'école devenait libre et sujette
à la vente. Machuray l'acheta pour 20.000 francs.
« Le vicaire, excellent ecclésiastique, ne fut pas mieux traité. Machuray provoqua la
vente de sa maison et se la fit adjuger à un prix qui passait de beaucoup sa valeur,
uniquement pour avoir le plaisir de le voir demeurer dans un misérable fournil où ce
vertueux prêtre passa plusieurs années sans jamais se plaindre, infiniment plus heureux
que son persécuteur au milieu de ses acquisitions de biens consacrés à Dieu. »
Machuray avait flétri son curé, lui reprochant d'avoir trahi pour un motif bassement
intéressé. Mais qui méritait ce reproche ? « Jusque alors, bien des personnes approuvaient
sa conduite, mais lorsque, bientôt après, on le vit se jeter indifféremment sur toutes sortes
de biens ecclésiastiques, on put se convaincre que son zèle n'était pas aussi pur qu'il avait
d'abord paru ».
Jean-Conrard Reding fit-il une exception pour celui qu'il avait compté dans le nombre de
ses ardents partisans quand, aux confessions pascales des années suivantes, il refusait
l'absolution aux acquéreurs de biens noirs ?...
Grandjean accuse plus d'une fois Machuray, lui faisant endosser l'entière responsabilité
de la perte des biens paroissiaux. Mais c'est la République qui l'avait décidée, pense-t-on.
C'est vrai, mais si Machuray n'avait pas réclamé contre la municipalité de Fauvillers
arrêtant de surseoir à la location de la cure, la paroisse de Nives eût conservé son
patrimoine. « Comme le terme fixé pour la prestation du serment était écoulé,
le curé et le vicaire ne retirèrent de leur démarche que l'avantage d'exercer publiquement
leurs fonctions tandis que les insoumis étaient obligés de le faire en secret. C'était là,
sans doute, ce qu'il fallait principalement envisager dans cette prestation. L'expérience
n'a que trop fait voir à quels inconvénients sont exposées les assemblées nocturnes et
clandestines. »
L'abbé Boreux déclare qu'il a choisi la clandestinité pour ne pas priver ses paroissiens
des secours spirituels. Grandjean, quant à lui, a juré dans le même but. Ils ont pris des
chemins différents dans une égale bonne foi. Nous pressentons que Grandjean se sentait
l'intelligence suffisamment jésuite pour passer comme un poisson frétillant à travers les
mailles mal assurées du filet de la République. Ecoutez plutôt !
En mai 1798, Grandjean se trouve totalement dépourvu de ressources. Mais, le 23 septembre,
il se fait remettre une commission d'instituteur. En 1798 et 1799, il instruit les enfants
des agences de Nives, Rosières et Remoiville ; son école est la seule qui fonctionne pour
tout le canton ! Il se félicitera d'avoir sauvegardé et le culte et l'enseignement dans sa
paroisse.
La guerre des gourdins.
Jusqu'alors, l'Eglise n'avait eu à souffrir que dans ses biens dont on l'avait entièrement
dépouillée ; elle était aussi réduite au silence.
Pendant cet été 1798, on avait fait disparaître tous les signes religieux. Le commissaire
Goosse déclarait, sur l'attestation des agents locaux,
qu'il n'en existait plus dans le canton de Fauvillers. Mais les gendarmes ne le confirmaient
nullement « Les croix qui avaient été abattues sont redressées; les invitations faites par
les gendarmes dans leurs tournées sont de nul effet. L'ordre se donne d'abattre les signes
du culte, on semble se mettre en devoir de le faire et aussitôt que nous sommes éloignés,
ces mêmes signes sont rétablis ! » Des ardoisiers furent commissionnés pour enlever les
croix des clochers.
L'abbé Boreux raconte que ceux qui ont opéré au pays de Bastogne étaient de Saint-Hubert
et moururent de la façon la plus tragique le 8 décembre 1803 dans des circonstances
frappantes qui faisaient apercevoir la vengeance de Dieu : « les deux Jeannot, ayant fait le
voleur dans l'église de Saint-Hubert. sont tombés sur le pavé de l'église avec du plomb
qu'ils avaient volé »
Le 3 septembre 1798, le corps législatif vota une loi qui organisait la conscription et qui
fut mise en vigueur sur le champ.
Cet impôt du sang fut considéré comme une calamité publique et déchaîna une hostilité
ouverte à l'égard des occupants.
Des foyers insurrectionnels se propagèrent dans les cantons de Wiltz, Clervaux, Arzfeld et
Vianden. « On pilla des bureaux, on tua des gendarmes, on courut aux armes. Le mal se
communiqua à certains villages des environs de Neufchâteau ; de ce nombre était Bercheux ;
des prêtres insoumis furent soupçonnés de fomenter ces mouvements. Pour les arrêter dans
leur naissance, on fit venir des troupes des environs de Mayence » . La République allait
sévir !
C'est alors que le village de Bercheux fut sérieusement inquiété et que deux de ses fils
furent guillotinés sur le Glacis à Luxembourg.
La chasse aux prêtres.
Or, c'est aux prêtres qu'on imputa la responsabilité de toutes les formes de résistance,
en particulier des émeutes de cet automne . Aussi, « considérant que les prêtres
réfractaires occasionnent des troubles, font circuler des libelles incendiaires, entravent
l'action gouvernementale, propagent le fanatisme, tiennent des oratoires privés, président
des conciliabules et ont organisé l'insurrection générale qui vient d'éclater dans tout le
département », Paris, le 4 novembre 1798, ordonna la déportation de tous les prêtres
luxembourgeois non-jureurs. On invitait même les intéressés à se rendre volontairement.
Le surlendemain, une escouade de gendarmes venait à Bercheux pour arrêter l'abbé Reding ;
elle fut repoussée à Molinfaing par un groupe de paysans.
Boreux note : « Le 15 novembre 1793, il arriva dans chaque paroisse du canton de Bastogne des
soldats français arrivés de Luxembourg pour enlever tous les prêtres qui n'avaient pas fait
le serment et cela au moment qu'on ne s'y attendait point. Cependant, la plupart eurent le
bonheur de se sauver
dans ce moment... Plusieurs prêtres du canton furent pris, d'autres se rendirent à Bastogne
trompés par la fourberie des Français et tous furent conduits dans les prisons de Luxembourg»
Grandjean et Dewalt furent aussi conduits, « parce que n'ayant pas fait le serment dans le
terme prescrit, ils se trouvaient encore portés sur la liste des prêtres insoumis, qu'on
avait d'abord envoyée à Paris ». Le 18 novembre, Goosse et Urbain, respectivement
commissaire et juge de paix à Fauvillers, de même que le capitaine Lançon, intervinrent
auprès du général Morand demandant leur libération parce qu'ils étaient jureurs et avaient
étouffé des tentatives d'insurrection dans leur paroisse, et en outre parce que Grandjean
avait été admis à l'enseignement public . « Ils demeurèrent une huitaine de jours en
arrestation au bout desquels ils furent renvoyés dans leurs foyers où ils
demeurèrent tranquilles et purent sans crainte se livrer aux fonctions de leur état. Il n'en
fut pas de même des prêtres qui avaient refusé le serment. La plupart s'étaient dérobés aux
recherches des soldats et vivaient cachés dans le pays, exerçant comme ils pouvaient leurs
fonctions au milieu des craintes qui se renouvelaient chaque jour de tomber entre les mains
des gendarmes. »
Sur les 34 prêtres condamnés du canton de Fauvillers, huit seulement furent arrêtés à la
première alerte : ils n'avaient pu se cacher parce qu'ils étaient trop âgés, ou malades,
ou paralysés. Les autres pouvaient compter sur la complicité des paroissiens et des
fonctionnaires. Ceux-ci avaient été choisis parmi les notables et les prêtres étaient issus
de la même classe aisée : des liens de parenté les unissaient. Goosse, de Strainchamps,
était commissaire du canton de Fauvillers ; sans doute, fait-il montre de républicanisme
devant ses supérieurs de Luxembourg ; en fait, il retarde volontairement les perquisitions
de la gendarmerie pour permettre aux prêtres de prendre le large.
La République réquisitionna toutes les cloches au même moment qu'elle déclenchait la
poursuite des insoumis. « Le commandant français Macquin, qui était alors à Bastogne et
qui présidait à cette tyrannique opération, obligea toutes les paroisses à conduire les
cloches à Bastogne et, pour les y obliger, on prit des otages », dit Boreux ! « C'est alors
que nous perdimes la petite cloche qui était encore neuve ; il n'y avait que quelques années
que le curé l'avait fait refondre au moyen des contributions volontaires des paroissiens.
Comme il en fallait livrer deux aux soldats, on y joignit la chétive cloche de la chapelle
de Vaux. Par ce moyen, la grosse ou cloche décimale fut conservée. »
Pourtant Goosse, le 18 décembre, écrivait au commissaire de Luxembourg qu' « à sa
connaissance, toutes les cloches existantes en ce canton avaient été rendues au
département ». Ne fermait-il pas les yeux volontairement ? Il y eut 8 prêtres captifs du
canton de Fauvillers. Une liste fournie par Gueben de Bastogne en renseigne 14. C'était
tous des prêtres âgés qui n'étaient plus passibles de déportation.
La chasse aux insoumis, lancée en novembre, va s'intensifier. « Depuis ce temps, les prêtres
ont dû prendre plus de précautions et ne pas trop se montrer, car les agents étaient souvent
obligés de donner leur déclaration qu'il n'existait pas de prêtres dans la paroisse et les
gendarmes étaient souvent en chemin pour en prendre », dit Boreux.
Comme les prisons étaient encombrées des ennemis de la République, on permit aux prêtres
captifs, moyennant caution et surveillance, de prendre résidence chez des particuliers de
la ville. Un certain Schrobiltgen s'enrichit de leur hébergement. Quelques-uns demandent
un congé pour s'occuper de leurs terres, de leur santé, voire de leurs abeilles. Ils
l'obtiennent collectivement en février et, le 23, le commissaire Thiry, de Bastogne,
les renvoie avec un certificat de bonne conduite. Sous la pression, le barrage de la
résistance se fissure à quelques endroits : quelques prêtres jurent haine à la royauté ;
de même la plupart des agents et adjoints du canton de Fauvillers, le 21 janvier 1799,
lors de
« l'anniversaire de la juste punition du dernier roi des Français » . La République
française n'eut pas l'occasion de sévir davantage, car le Département des Forêts passa, dès
janvier 1799, à un commissaire et à des administrateurs si conciliants qu'ils oublièrent
de continuer la répression.
Fin de l'orage.
Très rapidement après sa prise de pouvoir, le 9 novembre 1799, Napoléon entendra mettre un
terme à la persécution religieuse.
Le 28 décembre 1799, Napoléon supprime le serment de haine et le remplace par une simple
promesse de fidélité à sa constitution de l'An VIII.
Grandjean et Dewalt s'empressent de l'accomplir à Fauvillers le 7 février
1800. Comme ils ne sont pas mentionnés sur le tableau, ils réclament « Cette omission peut nous
devenir funeste comme effectivement pareille omission nous l'est déjà devenue dans l'affaire du
serment de haine que nous avions également prêté ».
Le 29 novembre 1799, il lève la loi de déportation en faveur de trois catégories de prêtres :
les prêtres jureurs, les prêtres mariés et les non- jureurs qui ont cessé le culte. A ceux qui
s'étaient cachés et avaient pu officier clandestinement, il permettait aussi de profiter des
mesures de clémence.
Beaucoup de prisonniers ou de « soustraits » demandent alors à être relevés de la peine de
déportation, affirmant qu'ils ont fait preuve de conduite calme et tranquille, qu'ils ont
abandonné toute fonction ecclésiastique et qu'ils ont accepté leur réduction à l'état de
simple citoyen. Leur requête est accompagnée d'un certificat de civisme délivré par leur
municipalité et, régulièrement, d'une pétition des habitants de leur commune.
Certains, par contre, ne demandent pas leur liberté tant ils sont fiers d'avoir continué le
culte dans une clandestinité héroïque. Voulut-on la leur donner qu'ils la refusent : ils lui
préfèrent l'honneur du combattant invaincu ! L'abbé Boreux, d'Amberloup, qui s'est toujours
cabré devant ce qu'il appelle la fourberie française, se cambre une fois de plus superbement
« Le peuple de ce pays, n'écoutant que son zèle et son attachement pour les prêtres saisirent
cette circonstance sans réfléchir et présentèrent des pétitions pour obtenir la liberté de
leurs prêtres à leur insu. L'Administration de Luxembourg renvoya donc la mise en liberté de
15 ou 16 prêtres qui n'avaient concouru en rien pour les obtenir. Mais, comme c'était se ranger
dans l'une des trois classes en acceptant ou en faisant usage de ces lettres de liberté,
elles furent condamnées par les vicariats de Belgique, l'archevêque de Malines et les
évêques de Liège, Ypres et Ruremonde. En conséquence, je remis à l'agent celle que j'avais
reçue pour ne pas être soupçonné d'en faire usage et beaucoup les lâchèrent. Telle est la
marche qu'on a toujours suivie. On a voulu nous surprendre, lorsque la rigueur ne faisait rien ! ».
Dans l'étau de la persécution, des âmes ont acquis la résistance d'un acier trempé. Leur
sensibilité réagira vigoureusement à toute tentative de détournement ou d'asservissement. Leur
volonté de se garder de toute compromission ne facilitera pas le ralliement à la solution, précisément
de compromis, du Concordat que Napoléon traitait avec le pape pour mettre fin au conflit qui
opposait depuis dix années l'Eglise et l'Etat.
Adhésion des prêtres au Concordat.
C'est entre ses mains que le préfet entendait que les prêtres fassent leur adhésion au Concordat.
Lacoste fit une tournée dans le Département expressément dans ce but.
Dans la soirée ou la nuit du 18 au 19 juillet, les prêtres furent convoqués à Bastogne pour 7
heures du matin.
Ce concordat fut signé à Paris le 15 juillet 1801 et adopté par le Corps législatif le 5 avril
de l'année suivante. Le gouvernement, à l'insu du pape, lui avait annexé les Articles
organiques ou décrets d'application. A partir d'alors, nous passons sous l'obédience de
l'évêque de Metz.
« Après la publication du Concordat, les divisions finirent, les partis se rapprochèrent
et chacun s'appliqua à relever les brèches faites au sanctuaire par cette longue et terrible
révolution. Dans notre paroisse de Nives en particuplier, ceux qui, par prévention, s'étaient
séparés de leur curé, sa réunirent au grand nombre de ceux qui lui étaient restés inviolablement
attachés et bientôt il n'y eut plus qu'un troupeau et qu'un pasteur. Dieu soit loué, car, après
tant d'orages, c'était ce que nous avions de mieux à espérer ! »
Publication du Concordat à Bastogne, 9 mai 1802.
Dewilde, maire de Bastogne, rend compte au préfet de la publication du Concordat, telle qu'elle
s'est déroulée à Bastogne le 9 mai 1802. Cortège, musique, discours, tir de mousquet, rien
ne manquait à l'éclat de la cérémonie qu'une messe solennelle devait clôturer.
Une guerre éclair se joua à la sacristie, à l'insu du public. Jean-François Urbain, jureur de
la première heure et, à ce titre, curé de Bastogne depuis quatre ans, pensait bien présider,
prononcer l'homélie de réconciliation et chanter le Te Deum. Il n'en eut pas le loisir : on
lui enleva de force les habits sacerdotaux et il s'en fut digérer une rage muette dans une stalle
de chantre. Les réfractaires croyaient donc venue l'heure de la revanche ! Effectivement, les
jureurs redoutent de passer pour les noirs diables, une fois de plus. Ils courront se placer
sous la protection du préfet Lacoste, républicain bon teint. Les non-jureurs, par contre, font
leur rentrée publique aux applaudissements du peuple et au soulagement des officiers de mairie
qui les ont couverts tant et plus, à leurs risques et périls.
Le maire observe tout de même l'absence de quatre prêtres de son canton
nord, les autres étaient réunis à la maison de ville à l'heure fixée.
Le secrétaire du préfet leur demanda s'ils étaient d'accord d'accepter le Concordat.
Ne s'agit-il que de cela, demandèrent les curés de Rachamps et Sainlez. — De cela et rien d'autre !
Ils adhérèrent au nombre de 89. Onze firent encore leur allégeance entre les mains du maire
après onze heures. Cela portait le nombre des adhérents à cent !
Extinction des paroisses et vacance des curés.
Sous l'injonction de Napoléon, le pape se résolut à supprimer tous les diocèses de France et à en
instaurer de nouveaux. Sa bulle du 29 novembre 1801 fut publiée le 9 avril 1802. De ce fait, les
anciens évêques et curés étaient destitués et les paroisses éteintes. L'Eglise de France connut
ainsi un moment zéro d'ordre institutionnel.
Assez tôt après, Napoléon désigna de nouveaux évêques que le pape condescendit à instituer
canoniquement. Ils eurent la tâche d'établir de nouvelles paroisses, une seule par canton, et
des paroisses de secours ou succursales dans l'orbite de la paroisse du canton.
En attendant cette réorganisation des paroisses, les prêtres sont sans affectation, en
vacances. Plusieurs sont revenus à leur ancien poste. Quelques-uns sont rentrés dans leur famille :
Nicolas Piron, ex-bénédictin d'Or- val, à Villeroux, Nicolas Lemaire, ex-curé d'Erneuville,
à Salvacourt, Poncin Nélis, ex-vicaire d'Anlier, à Jodenville, Jean-Charles François, ex-vicaire
de Mande-Sainte-Marie, à Villers-la-Bonne-Eau. Théodore Fortuner, émigré français, est réfugié
chez le censier d'Assenois. C'est un mélange hétérogène de séculiers, de religieux et d'émigrés.
Ils ont été déjetés et traqués. Ils ont vécu sans ressources depuis six ou sept ans. Jeanrai, à
Hompré, se bat avec ses paroissiens de Grandru et de Salvacourt qui ne daignent même pas l'assister.
Jacoby, à Rosières, refuse les sacrements à ceux qui ne lui livrent pas la dîme. Découragés,
Fortuner, d'Assenois et Lemaire, de Salvacourt, tombent dans l'ivrognerie ; le second se voit
même infliger de la prison.
La caste sacerdotale a vieilli, prématurément usée : depuis une quinzaine d'années, il n'y a
pratiquement pas eu d'ordinations.
Les prêtres ont adhéré en masse au Concordat parce qu'à cet acte était subordonnée toute reprise
provisoire des fonctions ecclésiastiques qui, jusque là, restaient interdites et se faisaient
en cachette. L'incertitude subsiste : en récompense de leur vaillante résistance, ne
s'apprête-t-on pas à les abaisser de l'état de curé à celui de valet succursaliste ? Car de vrai
curé, il n'y aura plus que celui du canton et Napoléon entend qu'un tiers des curés de canton
soit choisi parmi les jureurs.
Nives devient cure de canton ou doyenné.
Le canton de Sibret avait été créé le 6 mars 1802. Machuray en était le président et Jean-Henri
Lafalise, de Villeroux, juge de paix. Ce dernier s'émeut des entreprises de Machuray :
« La rumeur publique annonce qu'un individu s'est vanté d'avoir provoqué l'établissement de la
cure de ce canton à Nives et qu'il se propose d'y attirer encore les séances du juge de paix ».
L'individu en question avait effectivement arrangé tout à son goût : chassant hors de ses pieds
Grandjean en dépit des requêtes de Jean-Hubert Lecomte et Pierre Nicolas auprès de Portalis,
ministre des cultes, pour s'adjoindre Pierre Pierret, un octogénaire de facile accointance, que
les paroissiens de Sibret auraient voulu conserver « tant à cause de sa conduite exemplaire que
de ses profondes lumières ».
Grandjean reçoit pourtant ce brevet de recommandation des officiers du canton de Fauvillers :
« Recommandable par ses talents, son zèle éclairé, sa sagesse, sa modération et la fermeté avec
laquelle il a surmonté les vexations que son attachement au gouvernement a occasionnées. Il est
un des premiers du département qui ont fait la soumission au gouvernement. Sa conduite dans
tous les temps a été exemplaire » Grandjean quitteria Nives, suite aux manoeuvres de Machuray,
mais avec honneur. D'un côté comme de l'autre, on Ièchait ses plaies et on caressait ses lauriers !
Nous devons encore à Luc Grandjean le récit des heures historiques de la réhabilitation.
« Le 19 mars 1803, le curé de Nives reçut nouvelle de Mgr Bienaymé, évêque de Metz, que le
gouvernement venait de confirmer le choix qu'il avait fait de lui pour la cure du canton de
Fauvillers.
Cette nouvelle surprit bien du monde. On lui connaissait beaucoup d'ennemis et point d'appui,
parce qu'il avait toujours mené une vie assez retirée. Mais c'était ses ennemis même qui lui
avaient procuré cette distinction. Des hommes en place à force d'entendre toujours parler de
lui, voulurent le connaître. Ils crurent alors qu'un homme capable de tant souffrir devait être
capable de tout. En conséquence, lorsqu'il s'agit de présenter des sujets pour les cures de
canton, ils le firent porter sur le tableau que le préfet é:ait chargé de former. Sans les menéés
secrète.; de certaines gens, ils lui aureent même procuré une cure tout autrement distinguée que
celle de Fauvillers, mais au-dessus de ses talents. Il est donc doublement obligé à ses ennemis
d'abord d'avoir été, sans le vouloir, l'occasion de ce qu'on lui a donné la cure de Fauvillers
qui, après celle de Nives, était le plus à son goût et à sa portée, et ensuite d'avoir été la
cause qu'on ne lui a pas donné cette autre qui était trop au-dessus de ses forces.
« Le jour pour la prestation du serment prescrit par le Concordat et l'institution canonique
ayant été fixé au 27 mars, le curé se rendit à Luxembourg accompagné de son successeur désigné.
C'était Pierret, natif de Fauvillers, vieillard octogénaire, qui avait successivement occupé les
cures de Morhet et de Sibret.»
« Le préfet avait tout disposé de manière à donner à cette prestation une espèce de solennité.
En conséquence, les nouveaux curés s'étant rendus au jour et à l'heure marqués dans l'église
paroissiale de Saint-Nicolas, le préfet, avec un cortège brillant, y arriva et alla s'asseoir
sur des bancs élevés à la gauche du centre de l'église. Vis-à-vis était une autre chaire élevée
pour le vicaire général représentant l'évêque.»
« Un détachement de la garnison, rangé en double haie, occupait les deux côtés de l'intérieur de
l'église ; devant le grand autel on voyait six grenadiers armés de haches pour défendre le
sanctuaire. Les nouveaux curés étaient rangés des deux côtés du choeur. La messe fut chantée
par l'ancien curé de Luxembourg nommé à un canonicat de Metz. Après l'évangile, le vicaire
général fit un discours analogue aux circonstances, après lequel on fit appel des curés suivant
l'ordre alphabétique des nouvelles paroisses, auxquelles ils étaient appelés. Chacun alors, après
avoir salué le vicaire général, alla se mettre à genoux sur un petit banc dressé devant le préfet
et prononça à voix haute et distincte la formule du serment, touchant de la main droite le livre
des évangiles.»
« Les spectateurs avaient de la peine à croire leurs yeux en voyant ces honneurs rendus à de
vieux prêtres qu'ils avaient vus poursuivis, arrêtés et ignominieusement traités dans cette
même ville, où maintenant on les accueillait avec tant de distinction. Après la cérémonie,
les curés allèrent en corps rendre leurs hommages au préfet qui les reçut d'une manière très
gracieuse. Enfin, le vicaire général ayant délivré à chacun d'eux l'acte de son investiture,
ils allèrent prendre possession des nouveaux postes qu'on venait de leur assigner.
Le 3 avril suivant, l'ancien curé mit son successeur en possession de la cure de Nives et fut
mis dès le lendemain, par lui, en possession de celle de Fauvillers. Malgré cette formalité ,i1
ne se hâta pas de quitter son ancienne paroisse : il n'aimait pas de faire déloger l'ancien curé
de Fauvillers, qui n'avait pas encore reçu d'autre destination. Il avait d'ailleurs beaucoup de
peine à se séparer de ses anciens paroissiens, dont la plupart lui avaient donné, dans le temps
de ses tribulations, des preuves éclatantes de leur attachement.
Ce ne fut que le 3 mai que, pressé par les plus vives instances de son successeur, qu'il
put quitter cette chère paroisse, après l'avoir occupée de la manière qu'on a vue, l'espace de
quinze are et sept mois. »
Les adieux de Luc Grandjean.
Et Grandjean fera des adieux touchants dans une poésie latine : « Tandis que je rédigeais ces
mémoires, le Gaulois m'invita à abandonner mon siège pour rencontrer de nouveaux paroissiens.
Le troupeau de Nives me retint pendant quinze ans. Plût au destin de m'y retenir encore autant
et que je ne fusse pas obligé, dans un âge avancé, de faire connaissance avec des visages inconnus
et des brebis étrangères. Ce troupeau qui, jadis, m'avait adopté jeune pasteur eût pu m'enterrer,
vieillard, dans son terroir ! Mais aux dieux, il en plut autrement. Ils m'ordonnent de quitter
le champs de Nives pour celui de Fauvillers. Allons, adieu, cher troupeau. Mon cœur te sera
toujours présent. »
Grandjean n'aura pas attendu la publication officielle du Concordat à Bastogne ; dès le 8 juillet
1802, il exprime son adhésion entre les mains du sous-préfet. On s'inquiète de ses empressements
à faire serment, promesse et adhésion que le pouvoir civil exige. Ne serait-il pas cet opportuniste
rallié à la République, qui fut récompensé de sa souplesse par la promotion au décanat de
Fauvillers ? A la vérité, Grandjean fut provoqué en duel par Machuray. Machuray, sans scrupule,
sans vergogne, se servit même des lois persécutrices pour « toucher » son curé. Grandjean, pour
ôter à son ennemi tout prétexte à sévir, n'eut d'autre recours que la conformité aux lois pour
sauver non tant sa personne que sa paroisse, alors qu'ailleurs les curés bénéficiaient de la
protection de la population, des notables et des officiers publics. Du reste, la majorité de
ses paroissiens ne s'y trompaient pas et la minorité, à point nommé, eut les yeux décillés ;
les nôtres s'ouvriront par la suite.
A la belle intelligence que ses contemporains lui ont reconnue, Grand- jean unissait un
coeur ardent de prêtre, ses adieux à Nives le dévoilent.
Lutte pour le siège décanal entre Nives et Sibret.
Comme l'évêque, en 1804, élaborait un deuxième projet , d'échiquier paroissial, la localisation
du doyenné à Nives fut remise en question.
Nives, par l'adjonction de Rosières, devait totaliser 685 habitants répartis en 137 feux. Sibret,
quant à lui, était relégué au rang de simple section de la paroisse de Mande-Sainte-Marie. Or,
Mande était une église perdue en rase campagne, flanquée seulement de la cure, du vicariat et d'une
baraque. Où se réfugier en hiver, avant et après les offices, pour se réchauffer ?
Jean-Henri Lafalise et Pierre Piron, respectivement juge de paix et maire, protestent de la
condition humiliante qui leur est faite. Piron s'en ouvre au préfet et à d'évêque: « Ne
conviendrait-il pas que le siège décanal soit transféré à Sibret et ainsi jumelé avec le
chef-lieu du canton, comme ailleurs? Sans doute, Sibret a laissé échapper sa chance parce que
son presbytère a été vendu, mais, qu'on se ravise ! Ses acquéreurs se proposent de le rendre
à la paroisse. L'église est petite et défectueuse ? — On la démolira dans la quinzaine, pour
l'agrandir. Qu'on nous accorde au moins le titre paroissial si pas le décanat ! »
Lafalise, de son côté, cherche à déforcer Nives et dispose fodenville, Lavaselle, Chenogne
et Villeroux dans la constellation de Sibret. Les maire et conseillers de Nives ripostent le
3 août : « Il nous est connu que Lafalise a, pour un zèle intéressé, dans l'ordre des
observations qu'il doit faire sur la circonscription des succursales de ce canton, émis une
opinion pour détacher la commune de Vaux de la paroisse de Nives et l'affilier à Bercheux sous
prétexte que l'église de Nives ne peut contenir les habitants de 137 feux. » On ne peut aller
à l'encontre du décret impérial qui a fixé le doyenné à Nives ! Le doyen Pierret se retranche
aussi derrière le décret épiscopal qui l'a pourvu de la cure d'âmes sur Vaux. Lorsque le
sous-préfet envoie à Luxembourg le projet et les observations en annexes, il ajoute son avis ;
il n'y a pas lieu de considérer le scrupule du doyen mais bien les remarques de Lafalise.
En fait, le doyenné resta établi à Nives et Sibret obtient le titre paroissial.
Le nouvel échiquier paroissial.
Dès mars 1803, un premier projet de réorganisation paroissiale avait été réalisé dans le
diocèse de Metz. Le canton de Sibret comprenait alors six paroisses en tout et pour tout. La
consigne avait été donnée d'en réduire le nombre pour que les frais du culte soient distribués
à une population suffisante à y pourvoir.
Le 31 mai 1804, Napoléon décidait une seconde réorganisation et solutionnait partiellement
le problème financier en allouant un traitement de 500 francs aux desservants de 24.000 paroisses.
Le surplus des succursales qui seraient créées étaient à la charge de communes, suite au décret
du 26 décembre 1804.
La participation financière des pouvoirs publics et de la population leur permit d'intervenir
dans la mise sur pied des paroisses.
Chefs de famille, notables, prêtres, personnel administratif entreront littéralement en
compétition durant l'été 1804 pour décrocher le titre paroissial au profit de leur église afin
d'en faire endosser la charge à l'Etat ou à la commune.
Alors, nos anciennes paroisses naquirent pour la seconde fois sous la signature de Napoléon,
le 19 juillet 1805 et de l'évêque B:enaymé le 30 août suivant. Le 8 septembre, l'évêque nommait
leurs curés et, le 20 janvier 1806, l'empereur signait les brevets de paiement de ceux-ci.
Mais certains trouvaient révoltante l'idée du curé salarié par le gouvernement et refusaient cette
condition servile.
Vaux-lez-Rosières, cadette des paroisses.
Vaux n'a pas été compris dans la réorganisation des paroisses, seconde édition. Il reste une
simple annexe dont la chapelle, la maison vicariale, le cimetière, biens meubles et immeubles
ont fait retour pur et simple à la fabrique de Nives, suivant un décret impérial du 28 juin
1805 et sa fabrique est une fabrique « interne » dont la compétence se limite au produit
éventuel de tout ce qui peut se percevoir dans le temple, soit les offrandes !
Machuray, fabricien- trésorier de Nives, a donc pris possession des archives et titres de la
chapelle de Vaux, loue ses terres, se fait remettre les rendages et les droits funéraires.
Il emploie les revenus de Vaux au profit de la fabrique de Nives, à la stupéfaction de Jean
Laurent, mambour de Vaux, et de ses concitoyens qui poussent les hauts cris à l'intrus. Grand
émoi lorsqu'ils se rendent compte que le coup de force de Machuray est légal. Mais n'est-il pas
stipulé dans le décret que son exécution concerne « les églises et presbytères qui, par suite
de l'organisation ecclésiastique seront supprimés » ? Or, leur chapelle n'est pas encore supprimée
; ils décident qu'elle ne peut, ni ne doit l'être ! Il n'y a plus qu'une issue pour Vaux :
une paroisse.
L'attaque générale dont Pierre Nicolas, adjoint-maire sera le champion, est lancée le 22 mai 1806.
Ce jour, les chefs de famille envoient au maire de Nives, au préfet de Luxembourg et à l'évêque
de Metz une pétition par laquelle ils demandent l'érection de Vaux en paroisse et s'engagent à
donner un traitement annuel de 500 francs à leur futur curé. Le 12 juin, le maire de Nives rejette
leur requête sous prétexte que le salaire du curé serait une trop lourde charge pour la petite
population de Vaux qui a, par ailleurs,
toute facilité de se rendre à l'église de Nives. Le préfet, le même jour, requiert du sous-préfet
de Neufchâteau un complément d'informations. Le 23 août, Pierre Nicolas expose à celui-ci la
situation géographique et démographique de son village : Vaux est à 3/4 de lieue de Nives ; une
rivière qui déborde en hiver et des fanges l'en séparent ; sa population de 51 familles et de 260
habitants équivaut à la moitié de l'entière paroisse de Nives et s'augmente de nombreux voyageurs
qui, venant de Bastogne et d'Houffalize, logent à l'auberge locale; son équipement culturel est
complet puisqu'il comprend église, vicariat et cimetière.
« Vaux est établi sur un terrain ras qui ne fait craindre aucun miasme ou corpuscule contagieux,
l'air s'y renouvelant toujours. Enfin, un malheur survenu l'an passé avec une femme enceinte et
son fruit démontre puissamment la nécessité d'y établir une paroisse. » Le 6 septembre, le
sous-préfet transmet le dossier au préfet avec un avis favorable : toutefois, ce village
devra assumer les sacrifices financiers s'il veut s'épargner le déplacement jusqu'à l'église de Nives.
Nous passons en 1807. Le doyen Pierret et Machuray conduisent l'opposition de Nives au projet
sécessionnaire de Vaux. « D'où vient le désir du curé de Nives et de Machuray d'accorder à
Assenois le titre paroissial quand ils le refusent opiniâtrement à Vaux ? » demande le curé de
Hompré dans une lettre qu'il écrit à l'évêque le 27 juin.
Exactement le même jour, Joseph Monfort et Nicolas-Joseph Jacob écrivent à Mgr Jauffret pour
le prévenir. « Nous ne vous dissimulons pas qu'un individu qui n'a que des idées et des vues
privées a remué ciel et terre pour nous faire échouer dans notre demande... Cet homme qui trouvait
ses vues et ses desseins dérangés par notre plan s'est porté à nous nuire et à nous préjudicier
en tout. C'est pour détruire cette indigne et malheureuse influence, Monseigneur, que nous
recourons à votre personne sacrée. En vous rendant sur les lieux, vous vous assurerez de la
vérité des choses ; vous dissiperez un schisme que les manoeuvres et les intrigues de l'individu
en question sont sur le point de faire naître. »
Jauffret, qui est en tournée de confirmation en ce moment dans la région, répond à leur
invitation ; favorablement impressionné, il engage les paroissiens à fournir une garantie et
à agrandir leur chapelle. Vaux, le 4 août, passe acte notarié garantissant un traitement à leur
futur curé. Par son décret du 30 septembre 1807, Napoléon portait de 24.000 à 30.000 le nombre
de succursales qui seraient subsidiées par l'Etat.
Pour la troisième fois, en 1807-1808, intervint une dernière redistribution des cures et des
succursales. Vaux, le 15 octobre 1808, figura dans la réorganisation définitive des paroisses,
arrêtée par l'évêque. La bataille était pratiquement gagnée. Mais il y aura encore quelques
combats d'arrière- garde avant la publication préfectorale. Le 5 mai 1809, les maires et
conseillers de Nives adressent au préfet une lettre de protestation contre l'érection de Vaux,
qui impose aux citoyens de la commune double charge d'entretien d'église, de cure et de cimetière
et qui contrevient au décret impérial qui
avait englobé Vaux dans la paroisse de Nives. Le 12 juillet, les chefs de famille de Vaux,
déclarent vouloir conserver l'avantage qu'ils ont reçu de la circonscription définitive des
paroisses et assumer les frais du culte. Le 24 août, le préfet rejette la protestation de la
mairie de Nives pour la simple raison que depuis le 17 mai, il avait arrêté l'érection de Vaux.
La dernière filiale de l'église de Nives venait de naître au grand dam de Machuray qui ne
pardonnera pas de si tôt l'échec de ses manoeuvres abortives, comme nous le verrons plus loin.
Opposition au Concordat.
Le Concordat n'était encore ni signé ni publié qu'on le décriait déjà. Grandjean fait état de
ces divergences préalables : « Chacun entretemps se parla suivant ses désirs et ses dispositions.
Il circulait dans le public des versions de ce traité, mais elle ne se rapportaient pas.
On restait donc toujours dans la même incertitude ». Dès le début de 1801, le sous-préfet
Collard signale la diffusion de libelles hostiles, écrits par Corneille Stevens, vicaire
général de Namur.
Pourtant, la quasi-totalité des prêtres du Bastognais fera, le 19 juillet 1802, acte d'adhésion
au Concordat et déclaration de communion avec les nouveaux évêques, que Napoléon a désignés et
le pape institués. Cette heure sonnait la restauration du culte public et la rentrée en scène
des non-jureurs. Ces derniers faisaient leur allégeance au pape d'autant plus fièrement qu'ils
l'avaient refusée à la République.
Par le Concordat, le pape avait repris la juridiction des anciens évêques et, en conséquence,
celle de leurs curés. Les curés, par le seul fait d'adhérer au Concordat, acceptaient d'être
démissionnaires. Entrant dans la communion de l'évêque de Metz, ils attendaient de lui et leur
réaffectation et leur pouvoir.
Jean-François Dutiège, curé de Morhet, sera dit « le premier et le seul » à se rebeller.
La sanction tombe aussitôt comme un couperet. Le préfet le suspend de ses fonctions et le place
sous la surveillance du maire Lhdas tandis que l'évêque envoie, pour desservir Morhet, le Père
Comès que Dutiège dut salarier lui-même. Dutiège s'en mord les lèvres et Thiry, juge de paix
à Bastogne, à plus d'une reprise en août et septembre 1802, implore la grâce du préfet.
« Loin de refuser le Concordat, comme il l'a fait, il est prêt à faire publiquement le serment
afin que son interdiction soit levée. Cet homme est revenu de son erreur commise dans l'ivresse
de la joie... Il a été assez puni de voir arriver un autre prêtre pour remplir ses fonctions. »
Dutiège signera son adhésion le 4 octobre.
Face à un Concordat qui, théoriquement, rendait la liberté à l'Eglise, s'expriment chez les
prêtres appréhension, prévention et même refus. On redoutait en effet les articles organiques
qu'à l'insu du pape le corps législatif annexa au Concordat pour régler la nouvelle organisation
des diocèses et des paroisses : ils ramenaient l'Eglise sous la botte de l'Etat.
Le pape s'en plaignit, à l'Ascension 1802, devant les cardinaux.
A Namur, en juillet 1802, le préfet d'un côté, l'évêque de l'autre, sous les sanctions les plus
graves, ordonnèrent aux prêtres de ce diocèse d'adhérer aux articles, en même temps qu'au Concordat.
Ces prêtres namurois se cabrent et résistent.
Or c'est l'Ourthe qui sépare le diocèse de Namur de celui de Metz, le nôtre. Les prêtres
namurois instillèrent alors le soupçon chez leurs voisins des sources et de la rive droite de
l'Ourthe : on a liquéfié une perle empoisonnée dans la coupe que l'on vous a fait boire !
Boreux écrit : « On répandit un bruit que le clergé qui s'était assemblé à Bastogne avait fait
la déclaration dans le même sens qu'a Namur et qu'il avait par conséquent admis les articles
organiques. Voulant m'en assurer, j'écrivis donc une lettre à Mgr l'évêque de Metz sur ces bruits.
Je m'informai si on n'avait employé la supercherie à Bastogne pour nous faire signer
une chose contre notre conscience et que, s'il en était ainsi, je rétractais ce qu'on nous avait
fait faire... Je croyais recevoir une réponse qui me confirmerait dans mes sentiments. Mais, loin
de là, la réponse de l'évêque me frappa et montra à découvert que cet évêque ne combattait pas
pour les intérêts de la religion et de l'Eglise. ... Je ne pus savoir par sa réponse si on nous
avait fait admettre les articles organiques. En conséquence, j'ai continué mes fonctions publiques
en vertu de mon ancien titre de curé qui subsiste toujours. »
Le soupçon a amplifié la défiance et des adhérents du Concordat à Bastogne cessent de faire le
culte en public pour l'exercer en leur particulier.
La résistance se durcira en même temps que progressera la réorganisation des paroisses parce
qu'elle se fait précisément d'après les articles dont les évêques napoléoniens sont les exécuteurs..
« Voyant que, bien qu'on ne demanda plus aux ecclésiastiques leur adhésion aux articles organiques,
on ne laissait pas d'en poursuivre l'exécution sur les mariages et
même les succursales qui sont en exécution de ces articles et qui paraissent être contre les
intention du souverain pontife, craignant donc de paraître concourir à l'exécution de ces lois
et pour bien des raisons, trop longues à déduire ici, dit Boreux, j'écrivis sur la fin du mois
d'août 1803 à Mgr l'évêque de Namur que je ne voulais plus exercer aucune juridiction afin d'être
par là conforme avec les ecclésiastiques du diocèse de Namur qui, n'ayant pas
approuvé les articles organiques, s'abstenaient des fonctions publiques comme au temps du serment »
Une année nous sépare du Concordat. Comme déjà on s'en est distancé ! Les curés se sont concertés.
Ils ont défini leur ligne de conduite : rompre avec les évêques, exécuteurs des articles organiques,
abandonner les postes qu'ils assignent dans la nouvelle organisation paroissiale. Les
prêtres en appellent au pape contre les évêques, exécuteurs des articles organiques. L'évêque
de Metz, quant à lui, suspecté dans sa légitimité par certains de ses prêtres, prend son recours
vers le bras séculier, en l'occurrence, Fouché, ministre de la justice. Et Fouché déclenche les
sévices en 1804. Février de cette année, il avertit le préfet : « L'intention du gouvernement est
que tout ecclésiastique qui n'est point dans la communion des évêques soit surveillé par les
autorités locales et qu'il me soit signalé afin qu'il puisse être l'objet de mon attention
particulière... Les ecclésiastiques qui ont refusé de se réunir à la communion des évêques et de
se soumettre au Concordat ne doivent pas compter sur ma clémence »
La chasse aux anticoncordataires commença en avril 1804. Le sous-préfet de Neufchâteau, sur la
base d'abandon du ministère public, signae quatorze suspects : les prêtres du Ban de Chevigny,
de Bercheux et Lescheret, du Ban de Witry et quelques autres du pays de Bastogne, Marenne de
Marvie, Maréchal aux Petites Tailles et Nicolay à Dinez. Henrard, de Sainte-Marie, arrêté en août
1804, et Malherbe de Saint-Pierre se soumettront l'année suivante. Reding, de Bercheux est signalé
en 1804 comme partisan outré de Stevens et éloignant les mandataires communaux de leurs fonctions.
Une lettre du préfet à l'évêque rapporte que Dutiège et Conté s'abstiennent, de même Gadisseux de
Flamierge. Gadisseux est à la veille de mourir ; Dutiège se fera embaucher comme chapelain par
la commune de Rachamps.
Boreux, d'Amberloup, a un peu tardé à faire son adhésion. Or, on sait qu'il est stéveniste, car
il a envoyé sa rétractation au préfet et à l'évêque et a renoncé au ministère public.
Il a tenté de joindre le pape venu à Paris pour le couronnement de l'empereur afin de sonder
ses vraies intentions. Il ne peut que remettre un mémoire de ses scrupules au cardinal Antonelli.
« Le souverain pontife,
dans son allocution au sacré collège à son retour à Rome donnant des louanges au zèle, aux
soins et à la vigilance du clergé de l'empire, approuve par là nos fonctions publiques. Alors il
n'y eut plus de difficultés. Cependant un certain nombre de prêtres continua à condamner les
fonctions publiques et à exercer eux-mêmes en secret tous les actes de juridiction envers les
fidèles qu'ils avaient entraînés dans leur parti. »
Boreux se rallie. L'opposition stéveniste s'est résorbée assez vite dans le pays de Bastogne,
semble-t-il.
Ailleurs, elle a gagné les populations villageoises dans la proportion des deux tiers à Bercheux
et Sainte-Marie, de la moitié à Volaiville et Witry, des trois quarts à Winville et des quatre
cinquièmes à Lescheret. L'évêque estimait le nombre des dissidents à 2500 et le sous-préfet à
1500.
La paroisse de Bercheux devient le bastion de la résistance. On y pratique l'obstruction
administrative : à Lescheret, personne n'accepte de siéger à la mairie et, à Bercheux, on fait
la guerre aux mandataires jusqu'à leur démission. Même tactique à l'égard des curés légitimes.
L'abbé Henri, nommé en octobre 1806, craint d'y venir et le doyen Pierret s'en charge
provisoirement. L'abbé Wathelet n'y reste qu'un an et demi, d'octobre 1806 à mars 1808.
L'abbé Lempereur refuse de lui succéder. Lenfant s'y maintient pendant quatre ans, mais la
mairie le laisse dans un presbytère en ruines et ne lui accorde pas le supplément de traitement,
il subit la contradiction en pleine église. II abdique.
Reding régentait donc toujours ses anciens paroissiens. Au départ de Lenfant en 1812, le
sous-préfet de Neufchâteau convoque le maire de Bercheux, le prie de faire cesser « ce trop
long scandale » et menace de priver la paroisse de curé. « Si vous persistez, vous nuirez
grandement à la cause de Reding. » Recling était en ce moment emprisonné à Luxembourg. Bercheux
puisait sa fière obstination dans le souvenir de ses fils martyrs et dans sa conscience d'être
l'église des catacombes.
Bien que le stévenisme n'ait pas sévi à Nives, nous l'avons évoqué parce que cette paroisse de
canton sera appelée à jouer un rôle dans la résorption du chancre. Nous voudrions au préalable
dégager une des significations de la crise.
Des prêtres se sont hérissés devant les articles de l'organisation paroissiale. Ils se sont
séparés de leur évêque parce que celui-ci exécutait les articles. Ils en ont appelé au pape à
qui ils ont prêté l'intention de refuser les articles. Ils ont établi leur conscience juge
de cette intention présumée.
Ils ont rétracté leur adhésion au Concordat qui faisait d'eux des démissionnaires pour fonder
leur pouvoir sur leur ancien titre de curé. Ils abandonnent logiquement la place que l'évêque
leur a assignée dans l'organisation nouvelle. Se déclarant persécutés, ils usent des facultés
du ministère clandestin, leur accordées par leur ancien évêque de Liège.
Ces moments psychologiques se sont entraînés et accumulés. Ils définissent un processus de repli.
Dans cette involution, qu'est-ce qui était en cause ?
Pendant un millénaire, le titre de curé donnait à son titulaire le statut de seigneur, ayant
franc alleu, jouissant de l'exemption fiscale et de la franchise dans le troupeau communal,
tirant des droits de ses paroissiens. L'inamovibilité couronnait son indépendance : le pape,
ni l'évêque ne pouvait le destituer en dehors des motifs canoniques. Or le Concordat et les
articles suppriment ces attributs de la seigneurie ecclésiastique. Les prêtres passent sous
la tutelle de l'Etat qui les salarie et de l'évêque qui peut les déplacer à volonté. Il est
symptomatique que l'évêque de Namur, dans sa tournée des paroisses, doive constamment les
rassurer « sur les craintes qui naissent naturellement de leur amovibilité ».
Le même évêque, se figurant erronément que les doyens auraient pout paroisse tout leur canton,
fut responsable de la diffusion de la conception selon laquelle les desservants seraient de
simples vicaires • . Dans tout ce contexte, les curés, d'anciens seigneurs qu'ils étaient,
se voyaient rétrograder au rang de fonctionnaires sans pouvoir. De plus, au vu des ingérences
et de l'emprise que Napoléon se permettait, il leur a nettement semblé qu'on les embrigadait
dans la valetaille de l'idéologie impériale. A chaque degré dans l'escalade du culte de l'empereur,
l'agitation stéveniste reprenait, en particulier lorsque Napoléon imposa son catéchisme et la
fête de la Saint- Napoléon, lorsqu'il confisqua les Etats pontificaux et emprisonna le pape,
lorsqu'il mit la main sur l'enseignement universitaire et lorsqu'il reuni
un concile à sa dévotion.
Chez les stévenistes, le scrupule de ne pas contaminer l'Eglise et le ministère sacerdotal par
des compromissions politiques a tenu une grande place. Il était renforcé par la difficulté que
certains ont éprouvée, de passer de l'ancien au nouveau régime qui modifiait profondément le
statut des curés et des paroisses dans la société issue de la Révolution.
Mission antistéveniste à Nives en 1808.
Le pape n'a pas répudié l'Eglise napoléonienne. Il a poursuivi ses relations de communion avec
les évêques concordataires. Les stévenistes ont eu tort de vouloir être plus catholiques que
lui et finalement de s'obstiner dans le schisme.
Comment ramener à l'Eglise ces intransigeants de l'orthodoxie ?
A sa tournée de confirmation en juillet 1807, l'évêque Jauffret essaya en vain d'entrer en
pourparlers avec Reding. A son avis, il fallait détourner la population des stévenistes par
des missions. Par mandement, il annonce aux habitants de Bastogne, Nives et Arlon que, les
25 juin, 4 et 7 juillet 1808, s'ouvrira dans leur paroisse une sainte mission qui durera
neuf jours et que le neuvième, il présidera lui-même la cérémonie de la bénédiction de la
croix de mission.
A Nives, la mission fut prêchée par le chanoine Bucquois de Metz, l'Abbé Gofflot, doyen de
Neufchâteau, et Meurquin, doyen de Houffalize. Le préfet a donné son accord « surtout si
l'abbé Gof flot ne se livre qu'avec réserve et modération au zèle vif dont il est animé »
Les missionnaires avaient établi leur quartier général chez Machuray, à Cobreville, d'où partit
la procession solennelle de la croix.
La police aux aguets communique que la mission a attiré une foule considérable. L'évêque envoie
ce rapport au préfet : « Les stévenistes se sont éloignés, il est vrai, de ces missions et
leurs prêtres, au nombre de sept à huit, n'ont pas tenu compte de mes invitations personnelles.
Mais la solennité de la mission, le concours des prêtres les plus respectables, la distribution
gratuite de livres de cantiques, d'images de saints, de divers objets de piété, de croix,
ont produit sur les peuples de ces contrées l'effet le plus salutaire. Les stévenistes
ont perdu l'espoir sans retour de faire des prosélytes. Deux de leurs disciples de la paroisse
de Nives ont quitté leur secte et se sont réunis à l'Eglise depuis cette mission. Deux ménages
de Rosières ont fait de même et j'apprends que plusieurs autres familles sont ébranlées. »
Même ton dans le rapport du sous-préfet : « Les bons effets de la mission se soutiennent parmi
les fidèles. Ils ne se sont pas encore manifestés parmi les stévenistes. Je persiste néanmoins
à penser, d'après les renseignements que je reçois, qu'ils ont été ébranlés et qu'ils
n'attendent qu'une occasion favorable pour rentrer dans le bercail. »
Marchuray, le malheureux négociateur.
Le châtelain de Cobreville avait pris en 1797 le parti des non-jureurs. Comme les
anticoncordataires s'étaient recrutés parmi eux, Machuray était
censé avoir ses entrées dans leur camp. En conséquence, l'évêque et le préfet virent en lui le
négociateur tout indiqué, surtout qu'il présidait aux destinées du canton, secondait admirablement
le doyen Pierret, régi,':.sait la fabrique de Nives et se montrait le bienfaiteur insigne du
séminaire de Bastogne que Jauffret venait de créer. Machuray se prêta de bonne grâce aux missions
de confiance qu'on lui donnait.
Il essuya un premier échec en 1807 quand les stévenistes refusèrent de rencontrer l'évêque.
L'année suivante, le préfet Jourdan requit Machuray d'exprimer sa bienveillance à Reding et de
lui offrir une chaire de professeur. L'abbé est présentement à Strasbourg, lui fut-il répondu ;
il décline l'offre, comme il vient de refuser une chaire à Dusseldorf. En 1809, le ministre de la
justice écrit une lettre« dont l'objet est de la plus haute importance et d'une grande urgence :
l'empereur veut que cette tache de notre déPartement soit effacée ». Il ordonne effectivement
l'arrestation immédiate de Reding. Or le préfet avait parlé de Machuray à Réal et Réal mit
Machuray en demeure d'arrêter Reding dont, à coup sûr, il devait connaître la retraite.
Le 24 février 1810, Réal écrit au préfet : « Il serait temps que cet estimable citoyen Machuray,
voyant de combien de soins pacifiques et paternels ont été inutiles pour ramener ces sectaires
fanatiques, prît d'une manière plus positive que jamais le caractère d'un véritable ami du
gouvernement et procurât surtout les moyens d'opérer le plus tôt possible l'arrestation du
prêtre Reding. »
Requis aussi par le vicaire général, Neunheuser, il ne peut, le 20 octobre 1810, que rapporter
ses insuccès. Il est allé dans les familles des abbés Reding et Denis à Lescheret, Gérard à
Strainchamps et Hainaut à Lavaselle pour qu'elles pressent ceux-ci à se rendre auprès du préfet
avant d'encourir ses rigueurs ou du moins auprès de son négociateur. Peines perdues ! Et Mac-huray
d'avouer qu'il n'avait plus eu de relations avec les stévenistes depuis trois ans parce qu'ayant
pris le parti de l'évêque, il avait arrêté l'expansion de leur secte.
Le capitaine de gendarmerie accusa Machuray de conserver des relations amicales avec Reding et de
l'avoir prévenu des recherches dont il était l'objet. Le préfet ne lui ménagea ni remontrances
sévères, ni menaces. Machuray se défendit de jouer double jeu. On ne le crut plus. Seul, l'évêque
de Metz se laissait encore abuser en déclarant que tous les plans de bataille contre les
stévenistes avaient été établis au château de Cobreville.
Machuray ne jouait pas double jeu. Il y avait longtemps que non-jureurs et stévenistes avaient
rompu leurs relations avec lui : depuis qu'ils l'avaient vu se jeter sur les biens d'église,
ils étaient renseignés sur la nature de son zèle. Machuray, pour jouer un personnage et s'attirer
les faveurs du préfet et de l'évêque, leur avait laissé croire qu'il avait ses entrées chez les
stévenistes. Ses missions évidemment échouèrent, il était pris à son propre piège.
Le stévenisme perdra bientôt ses chefs de file : Reding est arrêté en 1811 et Stévens fait
soumission en 1814. En mars de cette année, le gouvernement des Alliés affirme sa volonté de
désentraver l'Eglise des ingérences du pouvoir civil ; en cela, il sera contredit par le roi
Guillaume ler.
La dissidence s'obstine çà et là, à Lescheret notamment où l'abbé Denis officie encore en 1818
à son domicile dimanches et fêtes et réunit septante-cinq personnes. La gendarmerie le surveille.
Le procureur du roi de Neufchâteau écrit que « les stévenistes sont actuellement en très petit
nombre et que ce nombre diminue tous les jours ». Son collègue de Liège lui conseille de leur
répondre par un « mépris silencieux qui les tuera et les anéantira mieux que tous les moyens
répressifs ». Le fait suivant nous montrera que la population avait dépassé ces combats
d'arrière-garde.
Profitant de la tranquillité rétablie et des routes enfin sûres, l'abbé Boreux partit en juillet
1814 à Rome où il séjourna le mois de septembre entier. Le pape lui accorda un jubilé que tous
les fidèles pouvaient gagner en visitant l'église d'Amberloup. « J'arrivai à Amberloup le 10
novembre pour la fête de saint Martin qui se solennisa avec pompe. Tout étant préparé, je fis
l'ouverture du jubilé le jour de Noël. Voici les paroisses qui y vinrent en procession avec
leur curé à leur tête : Amberloup, Tillet, Lavacherie, Villers-la-Bonne-Eau, Tarchamps, Sainlez,
Nives, Rosières, Houmont, Mande-Sainte-Marie, Flamisoulle, Remagne, Givroulle, Compogne,
Bertogne, Longchamps, Mande-Saint-Etienne, Sainte-Marie-Chevigny, Sibret, Givry, Morhet, Roumont,
Cens, Erneuville, Bercheux, Vaux, Ebly, Witry, Saint-Pierre, Saint-Hubert, Bastogne, Neufchâteau,
Longlier, Champion, Freux, Vesqueville. Des paroisses voisines s'étaient jointes à celles-ci et
beaucoup d'étrangers, de sorte qu'on a compté environ 30.000 âmes qui sont venues gagner le
jubilé pendant les six semaines qu'il a duré et dont la clôture s'est faite le 5 février 1815. »
C'était, pour les chrétiens de nos paroisses ardennaises, la façon de célébrer la paix religieuse
retrouvée. Les secousses révolutionnaires, loin de l'entamer, avaient aguerri leur foi.
Machuray, l'évêque des Ardennes.
Les articles organiques rétablissent les fabriques « pour veiller à l'entretien et à la
conservation des temples ». En 1803, Napoléon leur rend tout ce que les anciennes avaient
possédé en fait de fonds et de rentes qui n'avaient pas été vendus, puis leur accorde l'année
suivante le monopole des pompes funèbres.
En janvier 1804, les maire et doyen de Nives proposent six candidats fabriciens parmi lesquels le
préfet retient Jean-Mathieu Lecomte, Jean-Henri Lambin et Pierre-Etienne Collignon. Les deux
premiers prêtent serment et demandent le remplacement du troisième, décédé.
Le maire propose alors Machuray, « le plus intelligent, le plus éclairé, et le plus propre à
remplir ces fonctions ». Et Machuray fut trésorier (56). N'oubliait-on pas qu'on confiait les
rares deniers de la fabrique à celui-là qui l'avait pillée ? Oui, c'est vrai, mais les temps
et les hommes avaient changé. Machuray, en ce moment, a la cote d'amour du doyen Pierret, de
l'évêque et du préfet. Au reste, il fait montre d'un zèle fiévreux.
En 1808, Machuray démolit le choeur de l'église et le rebâtit à ses frais. Une assemblée s'était
réunie chez Jean-Paul Balon pour en aviser, mais le châtelain promit de s'occuper du reste pourvu
que la communauté fournît le travail.
La République avait vendu les biens paroissiaux, libres de toute charge. Nul n'ignorait pourtant
qu'ils étaient grevés d'anniversaires. Machuray et consorts s'engagèrent solennellement, en
avril 1809, à verser une rente annuelle jusqu'au remboursement du capital pour leur exonération.
L'acquéreur de biens noirs se blanchissait l'âme aux yeux du public. Il poursuivit en justice
tous ceux qu'il s'imaginait être débiteurs de la fabrique, entre autres Jean-Henri Lambin,
Théodore Conrard et André Hatert, de Milliomont.
Comme on l'a vu, Nlachuray, fort de son droit, s'empara de l'administration des biens de la
chapelle de Vaux. Celle-ci devenant paroisse, son droit cessait ; .mais il ne prétendit lui rendre
ni titres ni comptes. Procès et intimidations pleuvent à partir d'alors. Machuray, en 1810,
réclame les droits funéraires dans les familles où il y a eu des décès depuis sept ans. Il veut
expulser le curé du presbytère.
A deux reprises, en 1811, le préfet lui ordonne la restitution des titres et des revenus échus
depuis l'établissement de la paroisse. Il ne s'exécute pas et l'affaire subira les langueurs des
tribunaux. jusqu'au jour où Guillaume ler, en janvier 1826, rétablira la paroisse de Vaux dans
la possession de ses biens.
La fabrique de Nives sera frappée de la même disgrâce.
La loi-cadre concernant les fabriques a été promulguée le 30 décembre 1809 ; la désignation
des membres s'est faite au printemps 1811. Neunheuzer apprend au préfet que ceux de son choix à
Nives, Machuray et Joseph Lecuvelier ont démissionné avant d'avoir été installés. Craignaient-ils
en ce moment de s'expliquer sur leur conduite relative à la paroisse de Vaux ?
Le 26 décembre 1812, Machuray devient maire de Nives Il envisage aussitôt une restauration
générale de l'église, du cimetière et de la cure. Le doyen Pierret meurt à 97 ans, le 23 janvier
1814. Pendant l'intérim de l'abbé Scheffer, Machuray entreprend les réparations de la cure, mais
on n'alla pas plus loin : le nouveau doyen avait pris ses distances à l'égard du châtelain de
Cobreville.
L'abbé Pierre-Joseph François fut nommé à Nives le ler juin 1814. Il avait précédemment été curé
de Sommethonne, de Sibret et enfin premier supérieur du séminaire de Bastogne.
Il ne fut pas long à remarquer la façon dont Machuray avait profité de la Révolution pour se
tailler un supplément de propriété et aussi la façon dont il avait abusé de la vieillesse de
Pierret pour s'arroger un grand pouvoir dans la paroisse et dont il avait flatté les autorités
préfectorale et épiscopale jusqu'à leur donner le change. Lors du rétablissement de la confrérie
du Rosaire en 1816, c'est Machuray qui envoie aux paroisses voisines l'invitation à venir gagner
l'indulgence. L'année suivante, il a l'honneur de remettre aux fabriciens huit tableaux et un
encensoir d'argent que lui a fait parvenir Nicolas-Joseph Lambin, parti faire fortune à Paris.
Et c'est Machuray
qui gouverne la fabrique en maître absolu, faisant les écritures, passant les opérations
financières, décidant des travaux, veillant aux moindres détails de la sacristie, sans consulter
le curé, les fabriciens ou... les lois !
Les nuages s'accumulèrent.
Pour mettre ordre aux anniversaires, l'abbé François obtint leur réduction de l'évêque de Metz.
Les acquéreurs des biens noirs, Machuray en tête, s'abstinrent de les payer. En 1818, le doyen
fut nommé trésorier de la fabrique : il n'acceptait qu'après vérification complète de la gestion
et de la comptabilité ! En janvier 1819, une tempête de neige éventra le « pignon » en paille du
presbytère ; Machuray voulut faire supporter au doyen non seulement les aigreurs de cet hiver et
des suivants, mais aussi la responsabilité des dommages. Il y eut enfin la destitution de Machuray.
« Le gouvernement, ayant connaissance de sa mauvaise administration, l'a renvoyé de sa place de
maire et, dès lors, on a reconnu non seulement dans l'administration de la Fabrique mais aussi
dans celle de la commune, que ce fonctionnaire sortait journellement de ces attributions ».
Il arriva ce qui arrive souvent en pareil cas : la décapitation du chef enhardit contre lui
ceux qui, jusque là, s'étaient montrés ses pusillanimes valets. Ce fut l'orage.
Machuray se vengea de sa chute sur la fabrique. Le 5 mars 1820, il remet au président,
Jean-Mathieu Lecomte un dossier de 59 pièces, qui énumère tout ce dont la fabrique lui est
redevable : 4.248 francs au total, dont 1576 pour le relèvement du chœur de l'église en 1808.
Se succèdent alors des séances extraordinaires du conseil ; une plume nerveuse en rédige les
procès-verbaux avec une encre acide ; l'abbé François se double d'un
génie d'avocat, à la verve tour à tour mordante et ironique, cinglante et indignée, pour
répondre vertement à Machuray.
On commence par dénoncer l'intrusion de Machuray dans la fabrique. Comme maire, il en était
membre de droit mais ne pouvait en être trésorier. « Le sieur Machuray n'avait aucune qualité
pour percevoir les revenus de la Fabrique ni en disposer ; personne ne l'avait nommé trésorier !
Un de nos membres, Jacques Burtombois, étant allé le trouver chez lui pour lui faire observer
qu'il était temps de nommer un successeur au trésorier Juseret, décédé en 1816, que répondit cet
anarchiste et audacieux despote ? 11 lui répondit qu'il y en avait encore trop dans le bureau. »
« Les mandats écrits de sa main et qu'il a fait signer au président Lecomte pendant les années
1816-1819, qui sont les années de son intrusion, sont nuls, n'ayant été ni visés ni ordonnés
par le bureau qui n'en a vu ni approuvé les états. En effet, qui écrivait ces mandats?
— Machuray! Où les écrivait-il ? — Chez
lui, dans son cabinet! Qui les présentait au président pour les signer ? — Machuray ! »
On refuse de lui rembourser sa prétendue avance pour le choeur de l'église. « Voici comment les
comptes de 1810 ont été vérifiés, falsifiés plutôt par Machuray. Quelques jours avant le dernier
dimanche de mars, ayant rencontré Fonck, le trésorier de la Fabrique, le sieur Machuray lui
demanda si son compte était prêt, l'avertissant qu'il devait être remis au bureau le dernier
dimanche de mars, le menaçant, s'il négligeait cet avis, de s'adresser contre lui aux supérieurs.
Peu de jours après, Fonck rencontra à nouveau Machuray, causant avec quelques femmes dans son
enclos : « Eh bien, votre compte est-il prêt ? — Oui, je l'ai sur moi. — Voyons cela ! »
L'ayant lu, il lui dit : « Laissez-moi ce compte, en deux heures, je vous l'aurai arrangé. »
Fonck eut l'imprudence de le lui confier et Machuray inséra la dépense pour le chœur dans le compte.
Machuray devrait rougir de demander le payement de la bâtisse du choeur, ayant dit, promis et
assuré, publiquement dans une assemblée de la commune provoquée dans ce but chez Salon que,
pourvu que la commune fît la main-d'œuvre, il se chargerait du reste. La commune a fait la
main-d'oeuvre et même fourni les pierres ! C'est en vain que le sieur Machuray veut légitimer
la bâtisse anarchique du choeur, faite arbitrairement par lui. Il fallait, pour légitimer une
entreprise aussi frayeuse et ruineuse pour la pauvre fabrique, une délibération du conseil,
en faire constater la nécessité par des experts ; il fallait un devis estimatif, un cahier
des charges, une mise au rabais et enfin un entrepreneur. La chose alors aurait été légale ».
A propos des blanchissages des églises de Nives et de Remichampagne « Nous permettons au sieur
Machuray de blanchir l'église quand il lui plaira, pourvu qu'il s'abstienne de blanchir la fabrique. »
Quant aux frais de la réparation de la cure en 1814 : « Ces réparations doivent être appelées
plutôt dévastations, telles qu'il faudra incessamment les expertiSer aux frais du tort parce
que le presbytère a été abandonné exposé aux intempéries pendant le printemps, l'été et une
partie de l'automne de cette année. »
Et la pétarade à l'arrivée de l'évêque en tournée de confirmation ? « Si Monseigneur avait été
informé que le sieur Machuray avait ruiné notre Fabrique, si, dis-je, Monseigneur avait été
informé que c'était les derniers et tristes lambeaux de notre Fabrique que le sieur Machuray
faisait voler en l'air avec grand bruit, moins pour lui faire honneur que pour satisfaire sa
vanité, en faisant croire à Monseigneur que cette dépense inutile était le fruit de sa générosité,
chaque coup de pétard qui se faisait entendre aux oreilles de Monseigneur aurait excité en lui un
mouvement d'indignation et, bien loin d'approuver cette pétarade, il aurait, sur le champs, envoyé
un de ses domestiques pour la faire taire... Quant à l'affaire qu'il a intentée en 1810, contre
Rémiche, de Vaux qu'il a eu la bonté et la complaisance de ruiner pour une somme de 4 francs et
quelques centimes qu'il devait à la Fabrique de Nives pour le luminaire de feue sa femme, nous
disons que Machuray a mis plus de passion que de justice dans cette violente procédure, que,
le dit Rémiche étant pauvre, ce luminaire devait être fourni gratis... Le mandat de 20 florins
payés à la dame Simonet, de Clairefontaine est appuyé sur un mensonge. Nous savons que la cloche
installée à Remichampagne n'a pas été fondue par la dame Simonet mais que c'est la vieille cloche
en fer de Flamisoulle... Vous voulez nous faire payer les cierges blancs que vous avez achetés à
Bouillon pour l'arrivée de Monseigneur à Nives. Nous convenons que ces cierges ont figuré dans
notre église. Mais, dès le départ de Monseigneur, ils ont disparu pour être consumés dans votre
chapelle castrale. »
Il serait trop long de suivre l'accablant réquisitoire du doyen François contre les prétentions
exorbitantes de Machuray, les malversations étranges qu'il se permettait au sujet des capitaux
de fondation, les futiles et dispendieux procès qu'il intentait aux soi-disant débiteurs de
la fabrique. Ainsi, malgré les fabriciens qui ne lui avaient décerné d'autre mandat que celui
qu'il tenait de sa fonction de maire, Maehuray s'était arrogé les droits du trésorier ; il
faisait des recettes et des dépenses, comme bon lui semblait, sans tenir compte des lois
existantes.
Le 7 avril 1823, la fabrique passa à la contre-attaque : elle lui réclamait la somme de 2466
francs, justification à l'appui. « Ainsi le javelot brusquement repoussé par un rocher retourne
en la blessant sur l'imprudente main qui l'a lancé!»
Ses instances réitérées auprès de la fabrique constamment repoussées, Machuray s'adressa au
gouverneur du Grand-Duché et à Neunheuser, vicaire général à Luxembourg. Ces autorités
n'obligèrent pas la fabrique au payement. Neunheuser projetait de nommer un commissaire spécial et
le gouverneur, sur une manoeuvre de Machuray, imposa le notaire Lamock. Il arriva ce que Machuray
espérait : Lamock conclut en sa faveur. Mais la fabrique rejeta ses conclusions. L'affaire ayant
échoué par la voie administrative, la justice en fut saisie.
Le doyen François ne vit pas la fin du différend. Il mourut le 27 février 1827. Jean-Georges
Schmidt lui succéda. Celui-ci écrit de son prédécesseur: « Il ne fut pas fort heureux pendant
les treize années qu'il a gouverné
la paroisse. Il s'est bientôt brouillé avec Machuray, de Cobreville, homme tracassier et
plaideur, qui avait trop de pouvoir auprès de Jauf fret, évêque de Metz, lequel allait toujours
loger à Cobreville quand il venait confirmer à Nives. Machuray, enhardi par ce pouvoir, voulait
dicter la loi à François. Mais celui-ci, homme instruit, ne voulait pas se laisser dominer ni
influencer par un laïc. Ce qui a été cause qu'il a encouru les disgrâces, du seigneur de
Cobreville, surnommé l'évêque des Ardennes. François menait une vie assez solitaire. Il ne voyait
presque personne, pas même le clergé du canton, qui allait ordinairement chez Machuray, excepté
quelques prêtres qui allaient quelques fois chez le doyen, ce qui faisait une espèce de schisme
entre le clergé du canton. »
C'est en 1828 que la justice fut saisie du contentieux entre Machuray et la fabrique. La situation
de la fabrique était embarrassante : pour plaider, elle avait besoin des pièces détenues par Lamock
et Lamock ne prétendait les remettre qu'après payement de ses honoraires. La fabrique refusait de
les lui payer parce qu'elle ne lui avait donné aucune commission ; du reste, il avait été
commissionné aux frais du tort, il fallait attendre le jugement du tribunal ! Lamock fut
attrait en justice et la liquidation de ce préliminaire traîna en longueur.
En 1830-, l'avocat François, frère de l'ancien doyen, renonça à défendre la cause de la fabrique
et il fut remplacé par l'avocat Leblanc. Celu:-ci ne comparut même pas à l'audience du 2 juillet
1834 et la fabrique fut condamnée par défaut à payer à Machuray la somme capitale de 4.234 francs,
les intérêts de cette somme à partir du début de l'action en justice et les frais, sauf recours.
Mais, chose tout à fait étrange, aucune notification du jugement ne sera faite et aucune exécution
ne s'en suivra du vivant de Machuray !
Pourquoi renonçait-il à cueillir le fruit de sa dernière manoeuvre par laquelle il avait fait
assigner un avocat de ses amis à la défense de la partie adverse ?...
Les châtelains de Cobreville vieillissent, leur lignée va s'éteindre. Pendant leur maladie,
en 1828, le curé de Rosières, leur cousin, leur apportait la communion. Anne-Catherine Dufaz
fait son testament en juillet 1831. Elle reprend les dispositions de son pète en faveur des
pauvres et des fabriques. Dispositions qui n'ont jamais été exécutées jusqu'à ce jour !
Elle donne personnellement 1000 francs à l'église de Nives. En réparation, interprète-t-on !
Elle meurt le 19 octobre 1833, à l'âge de 80 ans. C'était une personne pieuse et charitable,
dit son doyen.
Machuray verra son oeuvre réparée. Le doyen Schmidt a fait réédifier le chœur de l'église et
restaurer le presbytère. On pouvait oublier les intrusions intempestives, les incohérences
administratives et les gabegies du long, très long règne de l'évêque des Ardennes. Lui-même
voulait biffer ce passé. .« Machuray, trois ou quatre jours avant son décès, avait promis aux
curés de Nives et de Rosières de quitter tout à la Fabrique et d'en donner quittance générale
moyennant qu'on lui fonderait une messe anniversaire, ce
dont l'actuel curé de Nives s'est chargé personnellement. Le lendemain, il a réitéré la même
promesse en présence des deux mêmes ecclésiastiques. Mais la mort est venue le surprendre sans
avoir pu donner la quittance promise. » Il mourut le 18 juillet 1836, à l'âge de 75 ans et fut
inhumé au cimetière de Remichampagne.
Jean-Charles François, curé de Rosières, était l'héritier. Il promit de ne jamais inquiéter la
fabrique de Nives du chef des anciennes réclamations de Machuray. « Mais le vénérable vieillard
qui aimait le repos et la tranquillité, craignant les grands embarras qu'il aurait à vider le
grand nombre de procès que le défunt, plaideur de profession, a laissés pendants, a substitué
gratis Leblanc dans tous ses droits., sans penser à se réserver ceux de cette Fabrique, croyant
fermement, ainsi que le croyait Machuray lui-même, que le procès de la Fabrique resterait
enseveli dans l'oubli éternel. »
Alors Jean-Charles Leblanc, juge de paix à Neufchâteau, en 1840, fit signifier à la fabrique de
Nives le jugement de 1834.
La cause fut plaidée les 13, 14 et 15 février 1845. Le substitut Wurth prononça le jugement le
8 mai 1845 : il obligeait la fabrique à payer à Leblanc 703 francs seulement au lieu des 4.248
francs que Machuray avait initialement réclamés. Leblanc, incatisfait, fut débouté de son
appel à Liège, l'année suivante.
Parce que les capitaux fabriciens sont grevés de charges pieuses, la commune de Nives consent à
régler la note, mais la Députation permanente le lui défend. Sur le conseil du ministre Nothomb,
l'évêque de Namur écrira aux fabriciens : « Payez de vos capitaux grevés, vous aurez recours
chaque année à la Commune pour ressources insuffisantes. » Ce qui fut fait en
1859.
L'INSURRECTION DU PAYS DE WAES EN BELGIQUE
En Belgique, les évènements de Paris ne laissaient pas indifférent, et la fièvre révolutionnaire
avait gagné certaines grandes villes comme LIEGE et BRUXELLES. Les cités imploraient Paris
d'intervenir militairement en vue de les libérer du joug autrichien. Après les victoires,
sans lendemain, du général DUMOURIEZ à VALMY, il fallut attendre 1795 pour voir le général
JOURDAIN, à la tête de l'armée de Sambre-et-Meuse, affirmer l'autorité française sur la
Belgique transformée en départements français. Le directoire imposa aux nouveaux départements
belges, les lois républicaines dont les lois antireligieuses et surtout la conscription de
plus de deux cent mille hommes pour les armées. Si les lois antireligieuses faisaient le
bonheur des affairistes et des spéculateurs qui s'arrogeaient, à vil prix, d'immenses domaines
religieux, il n'en était pas de même pour le petit peuple des fidèles qui ne comprenait pas
les raisons de l'arrestation de leurs prêtres insermentés. La révolte commença dans le pays
de Waes (département de la Dyle actuellement province du Brabant Flamand, en premier lieu
pour des raisons religieuses et ensuite en raison de la conscription. La rébellion se
transforma rapidement en guerre civile, elle allait durer trois années et sera connue dans
l'histoire de Belgique sous le nom de Guerre dcs Paysans». En s'en prenant aux autorités
civiles républicaines, Paris dut envoyer une armée pour mâter la rébellion et mettre fin à
cette guerre dont les prêtres étaient tenus pour responsables. Entre-temps, les membres du
clergé des départements français de l'actuelle Belgique durent, à partir de 1797, prêter
eux-aussi le serment de haine.
MONSEIGNEUR CORNEILLE STEVENS, MENE LA RESISTANCE RELIGIEUSE EN BELGIQUE
Le Père Corneille STEVENS était issu d'une vieille famille wavrienne de magistrats catholiques.
Il fit une carrière cléricale classique au sein du diocèse de Namur. Chanoine el Vicaire
général «SEDE VACANTE», il s'opposa dès 1795 à l'ordre républicain français, en refusant de
prêter le «serment de haine» suivant ainsi l'exemple de son archevêque Monseigneur de Frankenberg.
Il se rallia dans les premiers temps à BONAPARTE et au concordat, au nom de la paix religieuse.
Cependant, peu après, il refusa ce même concordat au nom des «articles organiques» qui s'y
étaient joints, articles qui à ses yeux dénaturaient totalement la nature même du concordat.
Il quitta sa charge et rejoignit la clandestinité en compagnie d'autres prêtres dissidents.
Rejoint également par de nombreux fidèles, il écuma la Wallonie de ses prédications, formant
de nombreux groupes de fidèles Stévenistes qui resteront toute leur vie hostiles à Napoléon
et à son clergé concordataire. Il s'organisa et imprima de nombreux tracts qu'il répandit
sous le couvert du nom d'emprunt de monsieur LE MAIGRE, colporteur de son état. Il se réfugia
au sein des communautés de fidèles Stévenistes qui le cachèrent et subvinrent à ses besoins.
Poursuivi par la gendarmerie impériale qui le traqua sans résultat mais qui le contraignit à
se cacher dans sa famille à Wavre rue du Pont du Christ où il aménagea une cache derrière
un faux mur. Un autre refuge fut la ferme des Templiers à TOMBEEK à 5 km de Wavre; là il se
dissimula et prit l'apparence d'un journalier (ouvrier agricole). Son action était sans
limite car le Père CORNEILLE était d'une endurance à toute épreuve. Ainsi, le successeur
de Monseigneur de Fran.kenberg, Monseigneur de Roquelaure Archevêque concordataire de
Malines-Bruxelles se plaignit à Paris de l'action des Stévenistes qui contrariaient la
réorganisation de son diocèse.
En 1805, dans un cotai ler. le ministre des cultes reprocha au Préfet de la Dyle sa passivité
face aux agissements du Père Corneille STEVENS. Cette opposition deviendra une guerre de
résistance au Régime Impérial Français. Le Père Corneille STEVENS sera le pasteur infatigable
de l'Eglise et de ceux qui s'estimaient être les seuls vrais croyants au point d'organiser
une Eglise parallèle à l'Eglisc Officielle.
L'Eglise and-concordataire comptera de nombreux groupes et communautés de fidèles, non seulement
dans le Namurois (ANS, JAMBES, LUSTIN, CRUPET, GEMBLOUX, BAMBOIS, et
METTET). mais aussi dans le Hainaut : CHATELET, SENEFFE, GOSSELIES, SAINTES, GOUY, GHISLENGHIEN,
ELLEZELLES, VESON, HERINNES et ARC-WATR1PONT. Le Brabant Wallon ne sera pas en reste
avec 'TOURINNE-LA-GROSSE, CHASTRE, MELIN, DONGELBERT, WAVRE, GREZ-DOICEAU, VILLERS-LAVILLE,
MARBAIS et TITRE. La Petite Eglise trouvera des fidèles non seulement en Wallonie, mais aussi
dans le Brabant Flamand où l'animateur en fut l'Abbé Philippe WINNEPENNICKX avec des
communautés Stévenistes à HALLE, LEERBECK, LEMBEEK, TILDONK, OPVELP, MARCK, PASSENDAEL,
KUURNE et CULLEGEM près de Courtrai.
L'opposition systématique des Stévenistes au régime Napoléonien cessa cependant avec la chute de l'Empire Français. Le père Corneille STEVENS. malade et fatigué, après 20 années de lutte incessante, se ralliera en 1814 à Monseigneur PISANI de la Gaude, nouvel Evéque de Namur. Ralliement obtenu contre la promesse d'une rente qui ne lui sera jamais versée malgré de nombreuses promesses. Aussi, le Père STEVENS commettra-t-il l'erreur de distribuer trop hâtivement son trésor de guerre aux indigents et miséreux de la région de Wavre. En prétextant que la petite Eglise de Namur refusait de se soumettre à l'autorité religieuse diocésaine, l'Evêché refusa au Père STEVENS de verser la rente de survie promise.
Dès lors, le Père STEVENS vécut les dernières années de son existence, dans la gène matérielle
et la précarité en compagnie de sa soeur, elle-même ancienne religieuse de l'Abbaye de Florival.
Il trouva asile dans une modeste maison de la rue de Nivelles à Wavre, et ne dut sa survie
qu'a la générosité des Stévenistes de la région de Wa.irre. La Petite Eglise, malgré le
ralliement du Père STEVENS, continua d'exister sous l'autorité de son nouveau chef,
l'abbé Gilles-François THEYS, ancien curé de Jun-let dans la Hainaut et résidant à Namur.
Sous l'impulsion du Père THEYS, la Petite Eglise allait encore davantage se radicaliser et
aller beaucoup plus loin que son fondateur dans ses options fondamentalistes. Elle déclara que
le concordat avait cessé d'exister, à la suite de l'adjonction des articles organiques et que
les évêques, légitimement institués, avaient perdu leur juridiction par leur adhésion au
concordat. Autrement dit, la réconciliation générale devenait progressivement impossible, et
ce malgré les ouvertures de réconciliation faites par le Saint Siège Romain. Fortement implantée
dans le Nord-Ouest de la province du Brabant, la Petite Eglise Stéveniste flamande forte d'un
nombre conséquent de fidèles (8.000) réclama le 24 décembre 1814 le droit d'exercer
officiellement son culte dissident. La demande adressée au ministre de la guerre resta
lettre morte sous la pression de l'Eglise Catholique Romaine.
Forte de sa tradition, la Petite Eglise Stéveniste allait connaître alors une période
d'accalmie qui lui permettra de s'établir et de se structurer sous la direction d'un Consistoire
à la tête duquel allaient se succéder à partir de 1816, l'Abbé Gilles-Francois THEYS et l'Abbé
Philippe WINNEPENNICKX qui dirigeront la Petite Eglise de 1820 à 1837.
Le Consistoire était constitué des prêtres anti-concordataires responsables des diverses
régions où se trouvaient des groupes de fidèles. Avec le temps, ils seront remplacés à leur
décès par les anciens de chaque communauté. On trouva ainsi, en date du ler mai 1838, plus de
17 groupes de fidèles dissidents répartis dans le triangle Malines - Namur - Charleroi.
PERSECUTION DES STEVENISTES
Depuis plus de 30 ans. les dissidents de la Petite Eglise Stéveniste devaient subir harcèlements
et tracasseries tant de la part des autorités civiles que religieuses. Les fidèles. souvent
d'humble condition, exerçaient traditionnellement les métiers d'artisan ou de journalier.
Leurs employeurs étaient des fermiers catholiques romains qui, à l'instigation des prêtres de
leur Eglise n'avaient de cesse de ramener les dissidents au bercail de l'Eglise Catholique Romaine.
Cette politique de pressions exercées sur des personnes de conditions modestes mais fidèles à
leur conviction était pour une part responsable de la misère matérielle qui frappait les
fidèles des communautés du Brabant Wallon. D'autre part, la vie dans les campagnes en Wallonie
était loin d'être agréable. Après les guerres napoléoniennes et l'indépendance de la Belgique
de 1830 qui faisait suite à l'intermède Hollandais, la Wallonie connaissait une grave crise
économique, aggravée encore par de mauvaises récoltes comme la maladie de la pomme de terre
qui décimait les plus pauvres par la famine.
En Brabant flamand, la question de la survie économique des communautés Stévenistes se posait
différemment. Les Stévenistes flamands du «Payottenland» étaient volontiers maraîchers, et bien
que vivants en communautés très fermées, déservaient au travers de leurs coopératives les marchés matinaux des communes du Nord de Bruxelles en fruits et légumes. Cette politique de solidarité leur permit d'atteindre la suffisance économique. et par conséquent la liberté de conscience vis à vis des divers pouvoirs civils et religieux jusqu'à nos jours.
En Wallonie, pour rester fidèle à. leur conviction religieuse, de nombreux Stévenistes durent
gagner les villes comme Louvain, Namur et Bruxelles. Dans ces villes, l'anonymat les protégeait
de l'animosité des catholiques romains. D'autre part, en ville, la recherche d'un emploi était
chose plus aisée. Quant à ceux qui restèrent dans les campagnes, ils eurent rapidement à
choisir entre deux solutions :1° renier leur Foi et rejoindre l'Eglise Catholique Romaine ou
2° poursuivre la pratique clandestine de leur Foi sous le couvert d'un catholicisme de bon aloi.
Dernière solution qu'adoptèrent de nombreux Stévenistes à partir de
1850.